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Les vagues scélérates : l’un des plus grands mystères des océans

De vrais monstres marins, dépourvus de dents ou de nageoires.

Depuis les premiers grandes explorations du XVᵉ siècle, marins et explorateurs rapportaient de leurs voyages d’effrayants récits : l’apparition de vagues immenses, se dressant sans prévenir, comme des murs d’eau alors que la surface de la mer était parfaitement calme. Durant des siècles, on a considéré ces témoignages comme de vulgaires fables maritimes, comme pouvaient l’être les sirènes ou les Léviathans.

En effet, les vagues scélérates n’ont été reconnues scientifiquement que très tardivement, à la fin du XXᵉ siècle. Les modèles mathématiques et physiques de l’époque ne permettaient pas d’expliquer l’existence d’un tel phénomène, et les témoignages des marins, bien que nombreux, manquaient de preuves mesurables. La communauté scientifique avait donc fait le choix de les écarter. Aujourd’hui, nous en savons un peu plus à propos de ces phénomènes marins extrêmes, même si nous ne l’avons pas entièrement éclairci.

La fable maritime rattrapée par la science

Dès le XVIIᵉ siècle, des capitaines consignaient dans leurs journaux de bord l’apparition de vagues « hors norme », hautes comme des immeubles, qu’elles semblaient jaillir de nulle part. Les registres d’assurance maritime de la Lloyd’s à Londres, étaient remplis de rapports de navires engloutis par la mer, alors même qu’aucune tempête ne les avait touchés.  Au XIXᵉ siècle, la Royal Navy a publié dans ses Marine Observer Reports plusieurs témoignages décrivant des lames surgissant avec une violence inouïe, mais là encore, ces récits ne furent pas pris au sérieux. Des superstitions ou des mythes, il n’y avait pas matière à s’inquiéter, alors même que de nombreux marins ne retrouvèrent jamais leurs familles.

Il aura fallu attendre les années 1960, avec les mesures d’un océanographe britannique ; Laurence Draper, pour que la communauté scientifique commence à changer d’avis à propos de ces vagues. Travaillant pour la Royal Navy, il s’était penché sur les centaines de témoignages recueillis et de données instrumentales dans les Marine Observer Reports. En 1964, il publia un article montrant que les récits de vagues « hors norme » étaient trop nombreux et trop concordants pour être rejetés. Draper affirmait déjà que la mer était capable de générer, bien plus souvent qu’on ne l’imaginait, des vagues largement supérieures aux modèles théoriques de l’époque.

Il faudra pourtant attendre plus de trente ans pour qu’une preuve irréfutable vienne compléter les travaux de Draper. Le 1ᵉʳ janvier 1995, en mer du Nord, la plateforme pétrolière de Draupner, un édifice de 65 m de haut installé au large de la Norvège, fut secouée par une gigantesque vague. Conçue pour résister aux pires tempêtes, ses piliers d’aciers résistèrent, mais son capteur laser, pointée en permanence en direction de l’océan, enregistra l’événement.

Ce jour-là, la houle moyenne avoisinait 12 mètres ; une mer déjà assez rude, mais assez habituelle pour cette zone géographique. À 15 h 20, le laser capta la vague : 25,6 mètres de haut, plus du double de la houle moyenne ! Décrites par les capitaines de la Renaissance, rejetées par les scientifiques, les vagues scélérates devinrent une réalité scientifique. Oui, l’océan est bel et bien capable de créer ces monstres, qui n’obéissent pas aux mêmes lois de la physique que les autres vagues.

Vague De Draupner
Graphique illustrant l’écart entre la vague moyenne et la vague scélérate de Draupner. © Ingvald Straume / Wikipédia

Le secret mathématique des vagues scélérates

Qu’est-ce qui donne naissance à ces murs d’eau ? Contrairement aux tsunamis, liés à la tectonique des plaques, les vagues scélérates naissent de la mer elle-même. Elles résultent, en partie, d’un phénomène baptisé instabilité modulationnelle ou instabilité de Benjamin-Feir.

Dans une houle régulière, les vagues se succèdent de façon relativement prévisible, qui s’expliquent par les lois de la mécanique des fluides. Mais lorsque plusieurs trains d’ondes se croisent, de petites irrégularités sont amplifiées au lieu de se dissiper. L’énergie des vagues environnantes se concentre alors sur une seule crête : on parle de focalisation non linéaire. L’amplitude explose, produisant ainsi une vague isolée deux ou trois fois plus haute que toutes les autres.

Les vagues scélérates obéissent à des modèles plus proches de ceux utilisés en optique ou en physique quantique. Pour mieux comprendre ce mécanisme, des expériences en bassin ont été menées, notamment à l’université d’Oxford en 2019. Dans une cuve circulaire de 25 mètres de diamètre, les chercheurs ont généré deux houles artificielles se croisant à un angle de 120°. Une crête bien plus haute que les autres a éclatée, une espèce de mini-vague scélérate déclenchée en conditions contrôlées, que vous pouvez voir sur la vidéo ci-dessous.

Si ces vagues sont très brèves (parfois moins de 20 secondes), leur puissance est absolument dévastatrice. Lors d’une tempête, une vague de 10 m de haut exerce une pression moyenne de 12 t/m² sur la coque d’un navire, une vague scélérate de 30 m de haut en exerce plus de 100 t/m². Une force qu’aucun bateau moderne n’est capable de supporter, ce qui expliquerait pourquoi de nombreux naufrages sont restés sans explication dans l’histoire maritime. Ce que l’on a cru impossible nous était simplement incompréhensible, il aura fallu quatre siècles pour nous en rendre compte.

  • Les vagues scélérates, longtemps considérées comme des fictions de marins, ont fini par être validées scientifiquement après des siècles de doutes.
  • La première preuve instrumentale a été obtenue en 1995 en mer du Nord, confirmant que ces gigantesques crêtes d’eau étaient bien réelles.
  • Ces phénomènes rares, liés à la focalisation d’ondes, génèrent des pressions telles qu’aucun navire ne pourrait y résister.

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