À partir du 15 mai 2026, les produits alimentaires contenant du cannabidiol (CBD) ne pourront plus être commercialisés en France. Autorisés depuis 2021, ils disparaîtront des rayons des vendeurs spécialisés, boutiques en ligne et tabacs. Les huiles sublinguales, les gummies, les infusions, les gélules ou les chocolats à l’enrobage marketing new-age : la nouvelle homéopathie pour hipsters pressés sera considérée comme illégale, au même titre qu’un additif alimentaire non homologué.
Le 15 avril, lors d’une réunion avec les principaux syndicats de la filière, la Direction Générale de l’Alimentation (DGAL) a annoncé son intention d’appliquer strictement le règlement européen « Novel Food ». Un cadre réglementaire vieux de près de trente ans, qui conditionne la mise sur le marché de tout aliment sans historique de consommation établi dans l’U.E. à une autorisation préalable. Autorisation que le CBD alimentaire n’a, à ce jour, toujours pas obtenue. Ce qui ne sera pas touché, en revanche : les fleurs, résines, e-liquides, cosmétiques et produits destinés à la vaporisation. Vous pourrez donc continuer à inhaler tout le CBD que vous voudrez, mais pas l’avaler : la logique réglementaire franco-européenne dans toute sa splendeur.
Le CBD : quand l’industrie court plus vite que la science
Avant de considérer les conséquences économiques de cette décision absurde, il serait de bon aloi de replacer le CBD là où les études scientifiques l’ont laissé : dans un entre-deux que le secteur industriel ne préfère pas mettre en avant. La molécule a une vertu réelle qui ne souffre d’aucune ambiguïté : il réduit la fréquence des crises dans certaines formes d’épilepsie pharmaco-résistantes, ce qui lui a valu une AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) en 2019 sous le nom d’Epidyolex. Une solution buvable qui en contient 98 %, totalement dépourvue de THC (le tétrahydrocannabinol, l’une des molécules psychotrope du cannabis), garantissant l’absence d’effet psychoactif.
Pour tout le reste, ce que les vendeurs de quartier et le marketing vantent sans aucune preuve : effet antalgique, sur l’inflammation, sur le sommeil ou sur l’anxiété, aucune étude n’a jamais démontré qu’il était réellement efficace.
Sur seize essais cliniques randomisés évalués dans une revue publiée en avril 2024 dans la revue The Journal of Pain, quinze n’ont trouvé aucune supériorité du CBD sur le placebo pour la douleur chronique, toutes voies d’administration et tous dosages confondus. Ses auteurs en ont donc conclu qu’il était inefficace et coûteux.
Dans une autre étude publiée la même année dans la revue BMJ Open par le Brain and Mind Centre de l’Université de Sydney, ses auteurs ont souhaité tester son effet contre le stress. Même résultat : le CBD n’était pas plus efficace que le placebo.
La riposte habituelle de la filière à ce type de résultats consiste à invoquer l’effet d’entourage : l’idée que les cannabinoïdes, terpènes et flavonoïdes du chanvre agiraient en synergie. Le CBD seul n’étant qu’une fraction appauvrie d’un spectre très riche de centaines de substances présentes naturellement dans la plante, si bien que la promesse thérapeutique des produits CBD grand public reposerait, en dernière analyse, sur la présence de la seule molécule qu’ils affichent fièrement ne pas contenir : le THC.
L’effet d’entourage est une hypothèse sérieuse, formulée dès 1998 par le pharmacologue israélien Raphael Mechoulam, mais elle n’est… qu’une hypothèse. Aucun essai clinique rigoureux n’a à ce jour démontré que cette synergie produisait des effets mesurables chez l’homme.
Ce qui n’a jamais empêché des milliers de vendeurs d’en faire leur argument de vente principal, dans des boutiques qui puent l’encens, à grand renforts de certifications imaginaires apposées par leurs propres soins.
Interdire ne résout rien : l’histoire nous l’a toujours prouvé
Cela dit, la critique scientifique du marketing agressif autour du CBD ne vaut pas blanc-seing concernant cette interdiction des produits alimentaires qui en contiennent. Le prohibitionnisme, sous toutes ses formes, a systématiquement produit des effets calamiteux au cours de l’histoire. L’interdiction de l’alcool dans les années 1920 aux États-Unis ? La mafia s’est emparée du vide laissé par le gouvernement et a mis à sang le pays pour écouler des produits frelatés et dangereux, tout en finançant l’essor du crime organisé.
Le cannabis depuis une cinquantaine d’années ? Lorsque Ronald Reagan, président des États-Unis de 1981 à 1989, a déclaré la guerre à la drogue en 1982, il a criminalisé des millions de consommateurs en mobilisant des ressources étatiques colossales. Il suffit de voir l’héritage que cette période a laissé : un complexe carcéral industriel gavé de petits dealers et des cartels mexicains qui pèsent aujourd’hui des centaines de milliards de dollars en distribuant des pelletées de fentanyl et de métamphétamine. En 2026, la consommation américaine de drogues n’a jamais été aussi élevée.
La France, la championne d’Europe de la répression pénale du cannabis, est aussi championne d’Europe de sa consommation, avec 50,4 % des adultes ayant déjà consommé, selon le rapport de l’Agence européenne des drogues 2024. Le lien de causalité est difficile à ignorer : lorsqu’on restreint l’accès à un produit, le consommateur trouvera toujours moyen de s’approvisionner, avec, en prime des conséquences sociales plus graves.
Cette interdiction du CBD alimentaire n’est pas réellement différente dans sa forme, d’autant plus qu’elle ne répond à aucun impératif de dangerosité. Selon l’UIVEC (Union des Industriels pour la Valorisation des Extraits de Chanvre), ce sont 2 000 producteurs de chanvre, 1 500 CBD shops et 20 000 pharmacies qui verront disparaître du jour au lendemain une catégorie de produits qui pesait en moyenne 40 % de leurs revenus.
Le représentant de l’Union des professionnels du CBD, Paul Maclean a déclaré auprès de Melty : « On trouve ça complètement aberrant ». Il estime que la « position que prend la DGAL tue une filière agricole et risque de tuer plus de 2 000 boutiques spécialisées qui se trouvent en centre-ville ». On comprend la colère : même si le CBD n’a jamais montré preuve de sa réelle efficacité tel qu’il est vendu, priver du jour au lendemain ces commerces de près de la moitié de leurs revenus, sans période de transition ou dispositif d’accompagnement n’est pas non plus preuve d’intelligence réglementaire de la part de l’État français.
- À partir du 15 mai 2026, la vente de produits alimentaires contenant du CBD sera interdite en France, affectant 40 % du marché.
- Cette décision s’appuie sur le règlement européen Novel Food, le CBD alimentaire n’ayant pas obtenu d’autorisation préalable.
- L’interdiction pourrait entraîner des conséquences économiques graves pour les producteurs et commerces spécialisés, sans période de transition.
📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.
