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Des Européens de la Silicon Valley jettent un regard sur l’industrie Européenne du logiciel

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© Pxhere

Pas facile de demander à une quinzaine de responsables, entrepreneurs et chercheurs européens basés en Silicon Valley de discuter du futur de l’industrie Européenne du logiciel sans tomber immédiatement dans le bashing.

Pourtant, Burton Lee, Professeur chargé du programme du séminaire EEITL (European Entrepreneurship and Innovation Thought Leaders) du département de Mechanical Enineering de Stanford l’a fait en réunissant plusieurs personnalités locales pour la dernière session de son cours. Pour lui, en effet, l’Europe du logiciel ne peut plus rester sur le bord de la route alors que commencent maintenant à émerger des géants du logiciel en Chine.

Il pose donc 4 questions qui vont être au centre des discussions : Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les tendances futures ? Quelles sont les conséquences ? Que peut-on faire pour changer ? « Nous ne parlons pas du tout numérique, ajoutait-il, nous parlons entreprises de l’industrie du logiciel, grand public ou professionnel parce que c’est plus précis et mesurable. Nous parlons aussi de business modèles, pas de technologie ou d’ingénierie. »

Burton Lee, professeur à Stanford

Burton Lee, professeur à Stanford © Alain Baritault

L’Europe a raté le virage du logiciel pour le grand public

C’est le Dr Manfred Broy, Président Fondateur du ZD.B (Zentrum Digitalisierung Bayern, un Hub Numérique pour la Bavière crée en 2016) et professeur de Computer Science à l’Université Technique de Munich qui trace un premier état des lieux. Il constate le très faible poids économique et l’inexistante force de traction des industriels du logiciel en Europe, menés par SAP ou Spotify, face aux poids lourds Américains comme les GAFAM ou les asiatiques Tencent, Samsung, Alibaba, JD et Baidu.

Première constatation, l’Europe, figée dans une culture industrielle traditionnelle, n’a pas su prendre le virage du logiciel pour le grand public d’abord poussé par Internet puis accentué par la vague de la mobilité. Alors que l’Europe dispose d’une incroyable réserve de talents dans le développement et l’ingénierie logicielle à tous les niveaux de la chaine, elle manque cependant d’une bonne compréhension de l’économie du logiciel, d’une bonne gouvernance et de la manière de créer des écosystèmes logiciels. Les entreprises européennes n’ont pas été de robustes adopteurs de logiciels.

En d’autres termes, l’économie Européenne, très familiale, en grande partie dirigée par une génération de responsables âgés est restée trop longtemps centrée sur les technologies dures, le code et les architectures. Parmi les 20 premiers investisseurs en R&D dans le monde en 2017, il y a 4 européens : Volkswagen en 2ème position, Novartis en 12ème, Mercedes en 14ème et Bosch en 17ème. Les raisons sont multiples : absence de vision, manque de stratégie et leadership très hiérarchique et peu collaboratif, incapable de développer des business models solides et durables en s’appuyant sur des déploiements hautement « scalables ».

Un autre intervenant, Xavier Wartelle qui dirige le French Tech Hub à San Francisco (lié à Paris Région) précisait : « En France, le logiciel est resté longtemps vu comme un développement à façon, personnalisé.  C’est la logique des sociétés de services qui vendent du temps-homme pour développer et re-développer le même logiciel à chaque fois. C’est rentable un moment mais ça fait rarement un vrai produit et ça n’est pas scalable. De plus en France, l’entrepreneur qui réussit est suspect ».

Le prince charmant embrasse la princesse mais elle ne se réveille pas…

Andy Bechtolsheim est l’un des pionniers de la Silicon Valley. Ingénieur né et éduqué en Bavière, co-fondateur de Sun Microsystems en 1982, il fut l’un des premiers investisseurs dans Google (à l’époque où ce dernier était encore juridiquement inexistant), VMWare, Brocade etc… Entrepreneur et investisseur récidiviste, il est aujourd’hui CEO d’Arista Network. Pour lui, « l’Europe face au logiciel, se trouve depuis 40 ans dans la situation du prince charmant qui vient embrasser la belle princesse endormie. Il l’embrasse sans arrêt mais elle ne se réveille pas. » Il y a quelque chose qui cloche… !

Plutôt pessimiste sur le futur du logiciel en Europe, il constate cependant que les conditions semblent pourtant réunies pour réussir : capitaux, développeurs (autant qu’aux Etats Unis), startups, accompagnements – mais ça ne marche pas… pourquoi ? En Europe, il est encore assez difficile de créer une société, mais il est surtout difficile d’accéder au marché Européen qui est très fragmenté et réglementé localement de façon différente selon chaque pays. Il est bien plus facile de s’incorporer aux US et s’y étendre, le marché est certes très grand – mais il est homogène. D’autre part, les marchés européens sont très hardware (voitures, machinerie, équipements industriels), ils ne sont pas orientés vers le logiciel qui a accéléré bien plus vite que les voitures. Si vous ne possédez pas le logiciel, vous restez derrière. Il voit avec désarrois l’Europe se tirer continuellement une balle dans le pied.

Andy Bechtolsheim

Andy Bechtolsheim, co-fondateur de Sun Microsystems © Alain Baritault

Les régulations freinent l’innovation, la redirige vers d’autres pays et protègent le statut quo

C’est l’innovation qui créé le progrès économique et le développement de nouveaux business modèles qui sont récompensés par des résultats qui bénéficient aux consommateurs. Il affirme « au cours des 5 dernières années ne pas se souvenir d’une seule mesure de la Commission Européenne qui ait encouragé et accéléré la croissance de nouvelles industries ou plateformes digitales chez le consommateur autrement qu’avec des bonnes intentions ». Pour lui, les régulations sont une contrainte pour les consommateurs, elles protègent le statut-quo. Elles créent peurs, incertitudes et doutes – elles sont un fardeau disproportionné pour les petites sociétés et elles redirigent l’innovation vers d’autres pays.

Il cite quelques exemples dont celui du RGPD avec le « cliquez pour accepter », ou les mesures prises contre les applications pré-installées, faisant globalement perdre des milliards de minutes en manipulations inutiles. Les Wi-Fi ouverts sont au nombre de 1 pour 10 000 habitants en Allemagne, 28 en UK et 37 en Corée (il ne mentionne pas la France… !), c’est un vrai désavantage pour les consommateurs qui veulent accéder à des services sur le Web. Les nouvelles directives de l’Europe sur le copyright sont un rêve pour les avocats et un incroyable retour en arrière sur la liberté d’expression et l’échange d’idées. Le web est considéré comme suspect… ! « C’est ça l’Europe… » dit-il avec un air d’impuissance fatale…

Que représentent 3 750 milliards de dollars ?

Il rappelle enfin que le chiffre de 3 750 milliards de dollars qui représente la valorisation cumulée des 5 GAFAM, est plus élevé que le PNB de n’importe quel pays, à l’exception des USA, de la Chine et du Japon. Il représente 12,5% de la capitalisation boursière totale Américaine et est aussi plus grand que tous les marchés boursiers du monde sauf 5. L’attitude en Europe est très naïve et généralement suspicieuse devant les richesses créées.

Poids économique des GAFAM

Poids économique des GAFAM au 31 décembre 2017 © Netzoekonom.de

Les caractéristiques de ces 5 compagnies sont : ce sont des sociétés de technologie qui se sont déployées autour d’une disruption technologique ambitieuse, elles ont été très vite globales (sauf en Chine), elles ont mis moins de 25 ans pour y arriver, ont été financées par des investisseurs de la Silicon Valley et 4 d’entre elles ont été créées par des jeunes qui n’avaient pas terminé leurs études. « Il faut savoir en tirer les conclusions car nous en sommes encore au début de la disruption numérique de la société industrielle qui va s’opérer dans les 10 ans grâce aux logiciels et à l’intelligence artificielle… »

Le mouvement et l’utilisation des données peut être une opportunité pour L’Europe

Ancien Président de l’Estonie, petit pays de la mer baltique considérée comme une véritable enclave du tout numérique en Europe, Toomas Hendrik Ilves tient à préciser son optimisme. « Nous avons 4 licornes en Estonie et nous avons peut-être le meilleur ratio au monde par personne. Le pays a 1,3 million d’habitants. » En Estonie les écoles étaient en ligne dès 1998, la numérisation de toute l’administration Estonienne a commencé dès la fin des années 90 et Skype a été crée en 2002, 11 ans après l’indépendance du pays.

Aujourd’hui il y a seulement 3 choses qu’on ne peut pas faire en Estonie à partir d’un smartphone : se marier, divorcer et acheter (ou vendre) de la marijuana (sauf si on est membre de la mafia). Mais aujourd’hui, les fruits les plus accessibles de la révolution numérique ont déjà été cueillis aux Etats Unis et l’Europe va devoir se diriger vers des  secteurs où elle est meilleure. La santé est un point fort en Europe si on compare à ce qui se fait aux Etats Unis ou encore la distribution de l’électricité…

Quels sont les secteurs qui peuvent, ou doivent être régulés et où l’Europe sera meilleure ? C’est le mouvement et l’utilisation des données. On a mis en place le GDPR qui régule la sécurité et la confidentialité des données, leurs traitements et aussi leur libre circulation. « L’Europe peut prendre de l’avance dans l’ouverture et le fonctionnement des marchés de données » affirme-t-il. Il y a aussi une société qui s’appelle Transferwise qui est en train de changer la circulation de l’argent à travers les frontières et a déjà une emprunte dans les 50 Etats Américains.

« Aujourd’hui, conclut-il, vos données sont monétisées aux Etats Unis par les GAFA et en Chine par le gouvernement. C’est un gros enjeu et en Europe, ce problème inquiète. Le RGPD donne aux individus un contrôle personnel de leurs données : plutôt que voir Google ou Apple vendre vos données, quelque soit l’endroit où vous êtes, ce sera à vous de décider – et c’est ça le véritable enjeu de l’Europe. Je pense que ça peut résoudre pas mal de ses problèmes. »

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