Une étude Toluna Harris Interactive, publiée ce lundi par le think tank Terra Nova, révèle un phénomène inquiétant : les Français commencent à confier leurs votes aux intelligences artificielles. Réalisée en ligne le jour des élections municipales auprès de plus de 4 000 électeurs dans des communes d’au moins 3 500 habitants, l’étude établit que 16 % des Français ont eu recours à un outil d’IA générative pour orienter leur choix de vote lors du premier tour des municipales. « Un Français sur six a consulté une IA générative en se disant qu’il allait lui poser des questions sur son comportement électoral, c’est un phénomène important », résume Jean-Daniel Lévy, directeur délégué de Toluna France et auteur de l’étude.
Les chiffres révèlent trois comportements très différents. La majorité des utilisateurs (7 %) se sont servis d’une IA pour confirmer un choix déjà arrêté. Mais 5 % ont carrément changé de vote après consultation. Quant aux indécis, 4% ont utilisé l’IA pour trancher. Concrètement, près d’un tiers des utilisateurs ont donc vu leur bulletin influencé par une machine, ce qui constitue le point le plus inquiétant de cette étude.
Mais qui sont ces électeurs ? D’abord des hommes : ils représentent 20 % des électeurs ayant eu recours à l’IA, contre 10% pour les femmes. 35 % sont des moins de 25 ans contre 1 % des 75 ans et plus. Ce qui surprend davantage, en revanche, c’est que les CSP- (ouvriers et employés) se sont plus informés via l’IA (17 %) que les cadres et professions intellectuelles supérieures (13 %). Le sondeur l’explique par un rapport plus distant à l’information politique traditionnelle : ces électeurs « se sentent moins proches de l’information politique », précise Jean-Daniel Lévy.
Que le début
Gardons tout de même espoir. Sur l’usage purement informatif (se renseigner sur la campagne, les candidats, les programmes), l’IA ne constitue que le 14e canal utilisé par les électeurs (11 %). Elle reste très loin derrière les tracts (59 %), le bouche-à-oreille (47 %), la presse quotidienne régionale (36 %) ou encore les réseaux sociaux (32 %). L’IA n’a donc pas encore remplacé les pratiques d’information existantes. Mais elle constitue une nouvelle couche dans le millefeuille de la communication politique.
On peut donc s’attendre à ce que l’IA joue un rôle de plus en plus important dans l’échiquier politique. Une étude Ipsos-BVA publiée en janvier, avant le scrutin, révélait que 48 % des Français avaient déjà utilisé ou envisageaient d’utiliser une IA générative pour s’informer sur la politique. Ce chiffre grimpait à 75 % chez les 18-24 ans. L’écart entre l’intention (48 %) et le passage à l’acte (16 %) reste donc considérable, mais la courbe d’adoption, elle, ne laisse que peu de doute sur les pratiques des Français aux prochaines élections.
Justement, les prochaines élections majeures seront les présidentielles, qui auront lieu en 2027. Emmanuel Macron l’avait dit en novembre dernier devant les lecteurs de La Voix du Nord :
Aux prochaines municipales et présidentielle, de plus en plus de nos compatriotes vont aller sur leur agent IA et ils vont dire “pour qui je dois voter ?”. Là, on va rentrer dans un autre monde, parce que je ne sais pas ce que ChatGPT va recommander de voter.
Contrairement aux réseaux sociaux, dont les logiques algorithmiques sont partiellement décodables et donc influençables par les partis politiques, les réponses des assistants conversationnels restent opaques. Personne (ni les candidats, ni les experts, ni les électeurs eux-mêmes) ne sait précisément comment un modèle d’IA constitue sa réponse à la question « pour qui voter ? », ni quels biais il peut y introduire. À moins de solliciter Grok, l’IA d’Elon Musk, dont les penchants très à droite ne sont plus à prouver.
Dans une étude publiée en décembre dans Nature à propos de la présidentielle américaine de 2024, des chercheurs du MIT avaient mis en lumière qu’un dialogue prolongé avec une IA conçue pour défendre un candidat renforçait l’adhésion des électeurs à ce candidat. À l’inverse, un modèle exposant les arguments de l’adversaire suffisait à éroder cette adhésion. On n’arrête pas le progrès… hélas.
- 16 % des électeurs français ont consulté une IA pour orienter leur vote lors des municipales du 15 mars 2026
- 5 % ont changé d’avis à la suite de cette consultation
- Le vrai enjeu se profile pour 2027 car personne ne connait les biais des IA
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