Cluely est le genre de start-up que l’on aimerait voir rester coincé dans le cerveau de ses créateurs, mais que la Silicon Valley préfère financer comme un produit rentable. Elle vend un assistant IA conçu pour vous suggérer les mots exacts à prononcer lorsque vous devez donner le meilleur de vous-même.
Entretiens d’embauches, examens, rendez-vous galants : à chaque moment où il faut convaincre à l’oral, l’outil vous indique ce qu’il faut dire, en direct, via une interface complètement invisible. Selon le contexte, il s’affiche dans une fenêtre de navigateur masquée ou communique avec vous via une oreillette. L’imposture vendue comme un service, en quelque sorte.
Le syndrome de l’imposteur assisté par IA
Les premières racines de Cluely sont nées à l’Université de Columbia, en réaction à une pratique extrêmement courante dans les recrutements se déroulant dans le secteur tech : les tests techniques. Bien souvent, les grandes entreprises soumettent, à cette occasion, les potentiels candidats à des épreuves de logique ou de programmation qu’ils doivent résoudre en temps limité, souvent à l’oral, sous pression. Roy Lee et Neel Shanmugam, deux étudiants de 21 ans, estiment que ces tests sont inutiles et déconnectés de la réalité du métier.
Pour les contourner, ils créent un outil clandestin permettant de réussir ces entretiens sans les préparer. Le premier prototype est baptisé « Interview Coder », capte les questions posées pendant un appel et un appel d’embauche et affiche discrètement à l’utilisateur les réponses optimisées à donner.
Roy Lee l’a utilisé et a réussi à décrocher un stage chez Amazon, mais malheureusement pour lui l’affaire est remontée aux oreilles de leur université. Elle ouvre alors une procédure disciplinaire pour fraude académique, ce qui mènera les deux étudiants à être suspendus. Ils finissent par quitter l’établissement, sans diplôme, mais avec un concept suffisamment rodé pour séduire les investisseurs.
Quelques mois plus tard, Interview Coder devient Cluely. La start-up s’installe à San Francisco et attire rapidement l’attention de firmes de capital-risque. Une première levée de fonds de 5,3 millions est annoncée, suivie d’un tour de table mené par Andreessen Horowitz (l’une des plus influentes de la Silicon Valley) pour un montant de 15 millions supplémentaires.
Ses deux fondateurs, une fois leur outil dopé par cet afflux de cash, le vendent désormais comme une plateforme IA adaptée à des situations plus diversifiées (appels commerciaux, visioconférence, etc.). Leur publication sur X du 20 juin (voir ci-dessous) indiquant leur gros apport de 15 millions est accompagnée d’une phrase : « cheat on everything », qui se traduit directement par : « tricher sur tout ».
announcing @cluely‘s $15M fundraise, led by @a16z.
cheat on everything. pic.twitter.com/bACr8MpK2W
— Roy (@im_roy_lee) June 20, 2025
Ne nous attardons pas trop sur le côté technique de ce que propose Cluely, à en croire l’empressement avec lequel les investisseurs ont vidé leurs poches. Égarons-nous plutôt du côté de l’éthique, parce que c’est exactement ici que les questions deviennent sérieuses et que leurs réponses font grincer des dents.
Cluely, en plus de souffler les bons mots à l’oreille de ses utilisateurs, souffle aussi sur les braises (sans mauvais jeu de mots) d’un malaise très profond. Celui d’une société tend à valoriser davantage le paraître – l’apparence de la compétence, ici – au détriment de l’être : la vraie compétence. Un prompteur 3.0 pour celles et ceux qui préfèrent réussir à tout prix plutôt que risquer d’être sincères. Peut-être Cluely périclitera-t-elle comme tant de start-up IA avant elle, mais elle aura prouvé qu’on peut monétiser la peur d’être imparfait ou de déplaire. Tient-on là un nouveau marché en devenir ?
- Une start-up américaine propose une IA qui souffle discrètement que dire pour réussir un entretien, un oral ou un rendez-vous.
- Le projet est né d’une fraude étudiante à Columbia, avant d’être financé massivement par des investisseurs de la tech.
- L’outil soulève des inquiétudes profondes sur la place croissante de la simulation dans les critères de sélection sociale.
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