“C’est une érosion lente mais dangereuse”, expliquait Martin Vetterli, président de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). En Suisse, le nombre de témoignages d’entrepreneurs et de startup faisant leur valise augmente. Et les cerveaux formés dans les meilleures universités et écoles aussi. Tous sont attirés vers l’Union européenne, motivés à quitter leur pays en réaction à sa politique de soutien aux jeunes entreprises innovantes insatisfaisante, aux opportunités de déploiement international freinées, et à l’accès aux capitaux.
L’année 2022 a pourtant été exceptionnelle pour la Suisse et le capital-risque.
“Il faut des années pour expédier du matériel avec les contrôles aux frontières en place, le paiement de la TVA est assez dommageable, et maintenant vous avez des problèmes de perte d’accès aux subventions de l’UE et aux consortiums de recherche”, décriait un cofondateur d’entreprise qui a souhaité rester anonyme dans une enquête du site Sifted. La recherche comme le secteur privé sont donc en quête d’exil, et la tendance risque de devenir un problème à l’échelle de l’économie nationale.
Les prémices de ce constat sont apparues après la pandémie, entre la Suisse et les programmes de subventions européens pour l’innovation. Les startups suisses n’étaient pas les bienvenues dans le programme Horizon Europe (au budget de 95 milliards d’euros), lancé pour “renforcer la base scientifique et technologique en Europe avant 2027”. Même chose pour l’un des dispositifs d’accélération du Conseil européen de l’innovation (EIC), censé accompagner les idées disruptives dans leur première commercialisation et augmenter leur attractivité aux yeux des investisseurs.
En fonction de leur maturité, les startups ne se plaignent pas pour les mêmes raisons. Les plus jeunes sont surtout frustrées par le décalage entre les possibilités d’accompagnement des programmes de l’UE et ceux de la Suisse quand les plus âgées regrettent les barrières liées aux frontières. On note quelques points communs cela dit : un secteur d’activité régulièrement issu des dispositifs médicaux et des sciences de la vie, aux besoins importants en recherche et développement, et aux longues “vallées de la mort” (période entre la dépendance aux capitaux des investisseurs et la rentabilité).
L’exil n’implique pas d’aller très loin. L’enquête de Sifted note surtout un exode en direction de l’Union européenne et des pays transfrontaliers à la Suisse. Parmi les exemples cités, une production délocalisée en Espagne, deux départs de startups de la Fondation Genevoise pour l’Innovation Technologique (Fongit) rien qu’en avril, ou encore trois startups (dont une dans le quantique) qui ont choisi la France pour installer leur pôle de recherche et développement pour ainsi profiter des subventions convoitées de l’UE et du pays.
Le départ partiel ou total de la startup dépend généralement de sa taille et de sa capacité de financement. Les plus matures et aux capacités importantes installent des filiales, quand les plus jeunes déménagent totalement. “Pour avoir accès au financement européen des startups, une voie possible ici consiste à enregistrer une succursale/filiale dans l’UE en tant que startup. Mais malheureusement, ce n’est une option viable que pour les startups plus matures disposant du savoir-faire et des ressources nécessaires. Les startups en démarrage sont désavantagées”, regrettait Angelina Rau, PDG par intérim de Swiss Healthcare Startups.
Fuite des cerveaux : pourquoi les chercheurs suisses suivent les startups ?
Résultat, à la manière de l’exode des cerveaux européens vers les États-Unis et la Silicon Valley, la Suisse voit ses chercheurs et ses jeunes diplômés traverser de plus en plus la frontière. Le coût de la vie suisse parmi les plus élevés au monde ne doit pas aider, et les consortiums de recherche européens sont bien plus attractifs pour pouvoir se faire aider et pouvoir servir d’interface entre le milieu universitaire et privé. Le programme Horizon Europe, en plus d’être important pour les startups, l’est aussi pour les chercheurs, tant il s’agit du plus gros programme de soutien dédié à la recherche au monde.
Sans trouver un accord avec Bruxelles, Berne ne permet plus à ses scientifiques de pouvoir rester dans le pays et profiter de fonds. “On ne peut pas dire précisément quel est le nombre de chercheurs qui ont quitté la Suisse, mais nous avons, après une année et demie à l’écart des programmes européens, un faisceau d’indices qui démontrent très clairement cette tendance”, expliquait en début d’année Luciana Vaccaro, rectrice de la Haute École spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), au média Le Temps.
La Suisse n’est pas coupée du monde non plus, des ponts et des ententes existent sur ce point (notamment avec la France et l’Italie), mais l’enquête de Sifted mentionnait l’humeur pessimiste des responsables universitaires, y voyant une érosion d’un côté et une perte de l’aura de la Suisse pour les cerveaux étrangers de l’autre. Sans changement pour les uns comme pour les autres, la Suisse n’est plus une destination de premier plan, et leur moral est en berne.
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