Après avoir atteint le point de non retour climatique, voilà que nous en franchissons un deuxième : notre gestion exécrable de nos réserves en eau douce. C’est ce que nous explique un nouveau rapport produit par l’Université des Nations Unies (UNU-INWEH). Baptisé GLOBAL WATER BANKRUPTCY Living Beyond Our Hydrological Means in the Post-Crisis Era, il nous explique, tout au long de ses 72 pages, que l’humanité est déjà en état de « faillite hydrique ».
Un terme emprunté au lexique de la finance, qui, comme l’explique le document, « met en lumière un constat flagrant : nos sociétés vivent à la fois sur leurs revenus (l’eau qui se renouvelle) et sur leurs économies (les stocks naturels accumulés). Le problème, c’est que dans de nombreux bassins, nous piochons tellement dans le capital que nous avons largement dépassé les seuils de régénération et les limites de sécurité ». En considérant l’eau sur Terre comme une ressource infinie, quasiment un capital, nous l’avons dilapidé avec la fureur d’un trader en plein krach boursier : la déferlante que nous allons subir en retour risque de précipiter nos sociétés dans le chaos.

Le Game Over hydrique
Comment faire la différence entre une crise (terme qui revient souvent lorsque l’on traite de l’eau) et une faillite ? Le premier est réversible, le deuxième ne l’est pas. Une crise est un choc, temporaire par nature, dont on peut se remettre, même si cela peut prendre du temps (krach boursier d’octobre 1929, crise des subprimes de 2008, etc.). Une faillite, en revanche, est l’effondrement structurel d’un système donné : les actifs sont définitivement liquidés et l’activité ne peut plus reprendre car le capital a disparu. Appliqué à l’hydrologie, cela signifie que nous ne pouvons plus éponger nos dettes.
Comme vous pouvez le voir sur le schéma ci-dessus, la bonne santé de notre système hydrique (et donc notre survie) repose sur un jeu de vases communicants entre des sources de renouvellement et des pôles de ponction. À gauche (cadres verts), la nature alimente la machine via ses eaux de surface et l’humidité des sols, mais notre véritable filet de sécurité réside dans ce que l’on pourrait appeler des actifs immobilisés : les glaciers et les aquifères.
Ces derniers, en plus d’êtres de gigantesques réservoirs, sont les garants de la stabilité du cycle de l’eau : ils ont mis des millénaires à se remplir pour devenir nos tampons de secours, qui peuvent compenser les périodes de sécheresse. À l’heure actuelle, 70 % des principaux aquifères de la planète affichent déja un déclin sur le long terme. En les vidant plus vite que la pluie ne les remplit, nous avons donc creusé un déficit que rien ne peut compenser.
Pour revenir sur le schéma, nous pouvons apercevoir à gauche (cadres rouges), la demande en eau, exerçant une force de succion constante à travers quatre pôles de dépenses : les besoins municipaux, industriels, énergétiques et, le plus vorace, le pôle agricole. Quand la pression appliquée par ces dépenses dépasse le seuil de régénération des revenus de surface, nous commençons à taper dans l’épargne. C’est exactement ce qu’implique l’expression faillite hydrique : nous ne pouvons plus vivre sur nos intérêts (la pluie ou le débit des fleuves) et nous sommes ainsi obligés de dévorer le capital lui-même (les nappes souterraines profondes).
Revenons sur l’aspect irréversible : pour comprendre pourquoi il est pertinent de l’utiliser ici, il faut d’abord visualiser ce qu’il se passe sous nos pieds. Si l’on peut imaginer un aquifère comme une espèce d’immense grotte remplie d’eau, cette représentation est erronée : on peut plutôt le comparer à une grosse masse, une éponge constituée de sable et de roche. L’eau qui sature cette éponge, en occupant les pores de la roche, exerce une pression hydraulique qui soutient physiquement le poids des sédiments et de la terre situés au-dessus.
Si on pompe trop dans cette éponge, la pression chute et sans l’eau qui maintient les interstices ouverts, le poids du sol finit par écraser l’éponge (phénomène de subsidence). Le sol s’affaisse en surface parce que sa structure souterraine a été broyée et une fois que la roche est compactée, l’espace de stockage est perdu à jamais. Même si des pluies diluviennes tombaient demain, l’eau ne pourrait plus s’y infiltrer car le réservoir n’existe plus physiquement. C’est déjà le cas dans plusieurs endroits de notre planète comme à Mexico, en Californie ou à Jakarta, des zones où le sol s’affaisse de plusieurs dizaines de centimètres par an.
Vivre sur un découvert sans fin ?
Selon le rapport, ce sont « environ 2,2 milliards de personnes manquent toujours d’un accès sécurisé à l’eau potable, 3,5 milliards sont privées de services d’assainissement gérés en toute sécurité, et environ 4 milliards de personnes subissent une pénurie d’eau sévère au moins un mois par an ». Voilà les chiffres de cette insolvabilité généralisée, qui ne feront qu’empirer si nous ne changeons rien à nos habitudes.
L’autre aspect fortement inquiétant de cette faillite est son caractère interconnecté et systémique. Comme dans une banqueroute bancaire où la chute d’un établissement entraîne les autres, l’épuisement des grands réservoirs mondiaux peut provoquer un effet de domino. Si un aquifère se vide à un endroit x (disons la Chine ou les USA), les répercussions sur les marchés mondiaux menaceront la sécurité économique ou sanitaire d’autres nations situées à des milliers de kilomètres.
Kaveh Madani, directeur de l’UNU-INWEH et auteur principal du rapport, l’explique très bien : « De nombreux systèmes vitaux pour notre approvisionnement en eau sont déjà en faillite. Trop de systèmes critiques à travers le globe ont franchi ce point de non-retour. Or, ces systèmes sont liés entre eux par le commerce, les flux migratoires, les dérèglements climatiques et les dépendances géopolitiques. Résultat : c’est toute la cartographie des risques mondiaux qui est aujourd’hui profondément bouleversée ».
Au vu de ce genre de données et d’informations, revient sans cesse cette sempiternelle question : le naufrage est-il évitable ou sommes nous condamnés à jamais à regarder, impuissants, nos stocks d’eau se vider ? Selon les experts ayant travaillé sur le rapport, de nombreux réservoirs naturels sont déjà morts, aucun retour en arrière n’est donc envisageable. Bien évidemment, le rapport appelle à « accepter la réalité de la faillite hydrique », à « transformer structurellement notre relation à l’eau » à gérer cette faillite en réformant les secteurs les plus gourmands en eau tout en renforçant la coopération internationale. Comment contredire ces conseils de bon sens ? D’un autre côté force est de constater que notre espèce possède un talent absolument remarquable pour ignorer le bon sens si le danger n’est pas devant ses yeux : une habileté très propre à Homo sapiens qui, elle aussi, est une faillite, mais au sens moral du terme.
- L’humanité est en état de « faillite hydrique », dépassant les limites de régénération de ses ressources en eau douce selon un rapport de l’Université des Nations Unies.
- 70 % des principaux aquifères sont en déclin, et le pompage excessif entraîne des conséquences irréversibles sur la disponibilité de l’eau.
- 2,2 milliards de personnes manquent d’accès sécurisé à l’eau potable, et la situation pourrait se détériorer sans changements structurels dans notre gestion de l’eau.
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