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« Traiter en une seconde des données dont le traitement prenait auparavant une heure » : des chercheurs ont trouvé comment multiplier la puissance des ordinateurs par 1 000 tout en réduisant la chauffe

Des chercheurs ont découvert un moyen de multiplier la puissance des ordinateurs par 1000 tout en réduisant l’émission de chaleur. Une avancée majeure, qui mérite tout de même quelques nuances.

Des chercheurs de l’Université de Tokyo ont publié dans Science une avancée majeure en spintronique : un composant capable de commuter un bit d’information en 40 picosecondes, contre une nanoseconde pour les technologies actuelles. Soit un gain théorique de ×1 000 sur la vitesse de commutation, avec une consommation d’énergie drastiquement réduite. Vous avez du mal à y voir clair ? On vous explique.

Pour comprendre pourquoi cette annonce est si importante, il faut revenir à un problème fondamental de l’informatique contemporaine. Depuis les années 2000, les performances des processeurs progressent de moins en moins vite. Non par manque d’idées, mais à cause de la chaleur.

Aujourd’hui, un ordinateur stocke et traite l’information sous forme de bits (des 0 et des 1) en faisant circuler ou non du courant électrique dans des transistors en silicium. Plus on veut aller vite, plus on envoie de courant, plus le composant chauffe. À partir d’un certain seuil, la chaleur devient si intense qu’elle dégrade le composant lui-même, jusqu’à le détruire. C’est ce que l’on appelle le “mur thermique” : une limite physique que toute l’industrie des semiconducteurs se cogne depuis vingt ans.

Jusqu’ici, l’industrie a répondu au problème par des petites rustines : refroidissement actif, architectures multi-cœurs, optimisation logicielle. Mais elles n’attaquent pas le problème à la racine.

Top spin

L’équipe du professeur Satoru Nakatsuji (associant l’Université de Tokyo, le RIKEN et l’Université d’Osaka) emprunte un autre chemin, connu sous le nom de spintronique.

Le spin quoi ? Plutôt que de représenter un 0 ou un 1 par la présence ou l’absence de courant électrique, les chercheurs utilisent le spin des électrons. Le spin est une propriété quantique intrinsèque des électrons, assimilable à une orientation magnétique (imaginez une minuscule boussole qui peut pointer “haut” ou “bas”). Ces deux états stables peuvent représenter un 0 et un 1, exactement comme le font les transistors classiques, mais sans qu’un flux de courant continu soit nécessaire pour maintenir l’information. Le composant est dit non volatile : il retient l’information même hors tension, sans dissiper de chaleur pour la “garder en mémoire”.

Ce concept existait déjà. La nouveauté ici tient au choix du matériau : le Mn₃Sn, un antiferromagnet chirale à base de manganèse et d’étain, couplé à une fine couche de tantale. Dans la plupart des mémoires magnétiques actuelles, on travaille avec des ferromagnets, des matériaux dont tous les spins pointent dans le même sens. Les antiferromagnets, eux, ont leurs spins orientés en sens opposés alternés, ce qui les rend bien plus stables, bien moins sensibles aux perturbations extérieures, et surtout bien plus rapides à commuter.

Concrètement, le dispositif fonctionne ainsi : une impulsion électrique envoyée dans la couche de tantale est convertie en une très légère orientation magnétique, qui bascule l’état du Mn₃Sn d’un 0 à un 1 (ou inversement). Toute l’opération dure 40 picosecondes, soit 40 millièmes de millièmes de millionièmes de seconde. Pour donner une échelle : à 5 GHz, un cycle complet d’un processeur moderne dure 200 picosecondes. Le composant japonais est donc plus rapide qu’un cycle CPU.

Une puissance multipliée par 1000

Selon le résumé publié dans Science, la commutation à 40 ps contre ~1 ns pour les technologies actuelles souligne bien un rapport de 1 à 1 000. La consommation d’énergie est “plusieurs ordres de grandeur” inférieure à celle des systèmes ferromagnétiques comparables. Et l’endurance est impressionnante : le composant a tenu 10¹¹ cycles sans défaillance, lorsque les technologies soumises à de fortes températures peuvent lâcher après quelques centaines de milliers de cycles.

L’équipe a également démontré une commutation via une impulsion photocourant de 60 picosecondes, en couplant un laser télécom à un élément photoélectrique. Cette piste dite “opto-spintronique” permet de convertir la lumière en signal électrique directement connecté à l’écriture magnétique, sans passer par les goulots d’étranglement thermiques traditionnels. Une avenue particulièrement intéressante pour les systèmes d’IA, où déplacer des données coûte autant en énergie que les calculer.

C’est bien tout cela, mais concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Comme le soulignent les sources techniques anglo-saxonnes ayant analysé la publication originale, cette vitesse ×1 000 concerne le composant de commutation seul, pas un ordinateur dans son ensemble. Un serveur ou un processeur dépend de dizaines d’autres éléments (bus de données, mémoires vives, interconnexions, logiciels) qui ne seront pas transformés du jour au lendemain. La formule “ce qui prenait une heure pourrait désormais ne prendre qu’une seconde” du professeur Nakatsuji est plutôt une illustration pédagogique.

Notre analyse

Cette publication dans Science est une validation sérieuse des avancées de l’équipe de chercheurs japonais. Cette étude est le résultat de plusieurs années de recherche sur le Mn₃Sn, matériau que le groupe Nakatsuji explore depuis au moins 2018, et qui avait déjà fait l’objet d’une publication dans Nature Nanotechnology en janvier 2025 sur des mécanismes connexes.

L’enjeu industriel est colossal. L’Agence internationale de l’énergie estime que la consommation électrique des datacenters mondiaux pourrait plus que doubler d’ici 2030, portée en grande partie par l’IA générative. Une technologie qui réduit la consommation énergétique liée au traitement de l’information changerait profondément la donne.

Reste que les chercheurs n’en sont encore qu’au stade du composant de laboratoire. Pour passer d’une démonstration en conditions contrôlées à une puce fabriquée en masse dans une usine TSMC ou Samsung, le chemin est encore long. L’industrie sera aussi confrontée à des défis d’intégration, de standardisation et de coût.

L’équipe vise un prototype fonctionnel d’ici 2030, avec des partenaires industriels et internationaux. Une projection ambitieuse mais pas irréaliste pour une technologie qui résout les deux problèmes majeurs de l’électronique moderne.

  • Des chercheurs japonais ont trouvé comment multiplier la puissance des ordinateurs par 1000 en réduisant la chauffe des composants.
  • Le dispositif s’appuie sur un composant de commutation basé sur la spintronique antiferromagnétique.
  • Un prototype de puce est prévu pour 2030.

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