C’est un fait extrêmement rare en bourse : Ubisoft a demandé l’arrêt immédiat de la cotation de ses actions et obligations, tout en repoussant la publication de ses résultats semestriels. L’éditeur français est déjà malmené depuis plusieurs années de restructurations internes (la vague de licenciements de début 2025 en est l’exemple parfait), de déboires financiers, et de performances commerciales décevantes dues à des productions qui ne sont plus à la hauteur de sa réputation. Le groupe semble se tirer une balle dans le pied en procédant ainsi, alimentant par conséquent toutes les hypothèses les plus anxiogènes quant à sa gouvernance et son bilan.
Dans un communiqué publié hier, jeudi 13 novembre, Ubisoft a simplement expliqué qu’il « informera le marché dès que la cotation pourra reprendre ». Une déclaration sèche et sans justification apparente ; un tel laconisme n’appartient jamais aux entreprises dont la situation est parfaitement maîtrisée.
Un mastodonte affaibli, rattrapé par ses choix douteux
L’année 2025 avait déjà très mal commencé pour Ubisoft. Les chiffres du premier trimestre (clos fin juin) avaient montré un sévère ralentissement : un recul de 2,9 % sur un an, soit 281,6 millions d’euros de ventes nettes. Les attentes, elles, étaient bien supérieures, puisqu’en interne, les prévisions tournaient autour des 310 millions d’euros. Officiellement, l’éditeur évoquait alors un « début d’exercice en demi-teinte », attribué à un calendrier de sorties maigrelet et à une concurrence agressive.
Ubisoft assurait pourtant poursuivre son plan de redressement : réduction de la dette interne, meilleure maîtrise des coûts, et recentrage sur ses franchises phares. Assassin’s Creed, Far Cry et Rainbow Six ont d’ailleurs été regroupées sous une nouvelle entité, baptisée Vantage Studios, créée grâce à un investissement du groupe chinois Tencent. Signe que l’entreprise n’a plus les moyens de se permettre l’éparpillement coûteux qui a ravagé sa productivité ces dix dernières années. L’époque où l’éditeur pouvait multiplier les studios et les projets superflus est terminée : place à la rationalisation.
Même avec toutes ces manœuvres stratégiques, aucune n’est en mesure de rassurer quant à la santé financière du groupe. Entre les fermetures de studios, les reports à répétition, un management fragilisé par les scandales de harcèlement sexuel et des ventes inférieures aux attentes, les investisseurs ont perdu la confiance. L’action avait encore reculé la veille de la suspension, terminant à 6,77 euros ; une baisse de 0,94 %.
Lorsque, juste avant la traditionnelle conférence investisseurs, Ubisoft a prévenu qu’elle reportait ses comptes et demandait l’interruption des échanges, le choc a été violent. Comme le rapporte le média Engadget : « Arrêter la cotation juste avant les résultats signale en général une annonce de tout premier ordre ». Si c’était réellement le cas, quelle pourrait être cette annonce ?
Pourquoi tirer le rideau à un tel moment ?
Plusieurs pistes circulent dans les milieux financiers pour expliquer le comportement de l’éditeur. La première hypothèse, la plus « légère », serait que le groupe doive affronter un problème comptable : une révision forcée de ses prévisions, une dépréciation d’actifs plus lourde que prévu, ou même une divergence entre la direction financière et les commissaires aux comptes.
Cela peut arriver dans l’industrie (la réévaluation de certains postes en est souvent la cause), ce qui peut justifier le retard de publication. Mais même dans ce cas, une suspension totale de la cotation reste rarissime ; peut-être que la direction redoute une réaction très rude des marchés si ses comptes étaient publiés ?
L’autre hypothèse serait bien plus lourde de conséquences : un gigantesque mouvement capitalistique. Il y a un an encore, plusieurs médias rapportaient que les fondateurs (la famille Guillemot) cherchaient à reprendre le contrôle total, avec le soutien de Tencent, pour sortir Ubisoft de la cotation et redevenir un groupe privé. Un projet qui n’a pas encore été annoncé officiellement, mais il est possible qu’il continue à mûrir loin des yeux de la presse.
Reprenons tout : gel des cotations et comptes repoussés est une combinaison bien trop rare en bourse pour qu’on la prenne à la légère. Soit les comptes ne sont effectivement pas prêts à être présentés, soit ils le sont, mais ils pourraient faire décrocher le titre et provoquer la panique sur les marchés. Si l’on suit cette logique, Ubisoft se prépare peut-être à annoncer une très mauvaise nouvelle, plus grave qu’un simple mauvais semestre. Une entreprise solide n’a pas besoin d’un rideau de fumée pour publier ses comptes, mais une qui marche sur des braises a tout intérêt à anesthésier la Bourse avant de s’expliquer.
- Ubisoft a gelé sa cotation et repoussé ses résultats, un geste exceptionnel qui témoigne d’une situation interne instable et d’une communication financière inhabituellement opaque.
- Les performances récentes sont en nette baisse, malgré un plan de recentrage et des restructurations lourdes, ce qui alimente la défiance des investisseurs.
- Deux scénarios dominent les analyses : un sérieux problème comptable ou un projet de transformation capitalistique majeur, possiblement lié à une tentative de retrait de la cote.
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