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« Créer » un humain à partir de zéro ? Le pari vertigineux de ces scientifiques britanniques

Pourrait-on vraiment recréer un être humain comme on assemblerait une machine ?

Imaginons un moment que demain, nous puissions être capables d’« écrire », une fraction du génome humain, ligne par ligne, à l’instar d’un développeur qui coderait un programme ou une application mobile ? En Grande-Bretagne, un groupe de chercheurs entend assembler le premier chromosome humain de synthèse. À quoi bon ? Pour décrypter plus précisément les rouages du vivant et explorer de nouvelles pistes pour développer de nouveaux traitements contre les maladies génétiques.

Cela revient finalement à nous poser cette question, qui nous concerne nous : avons-nous réellement le droit de reconstruire, de nos propres mains, ce qui fonde l’identité biologique de l’espèce humaine ?

Réécrire le vivant, à quel prix ?

En deux décennies, la biologie a développé des outils d’une efficacité stupéfiante : nous savons maintenant déchiffrer le génome humain dans ses moindres détails, l’éditer et le modifier à l’échelle moléculaire (système CRISPR-Cas9, par exemple). En l’occurrence, ce nouveau projet n’a pas vocation à la simple « retouche », mais à la construction d’un fragment d’ADN de toutes pièces, sans modèle naturel préexistant.

Synthetic Human Genome, voilà le nom du projet qui veut franchir cette frontière, encore jamais abattue en génétique. Ce dernier a été financé, pour le moment, par la fondation Wellcome Trust (fondation caritative en médecine londonnienne) à hauteur de 13,7 millions de dollars. D’autres pourraient suivre, rien n’est impossible.

Il est certain que si ces chercheurs arrivent à créer ce chromosome artificiel, l’exploration des causes des maladies génétiques n’en serait que simplifiée. On peut aussi imaginer d’autres usages, un peu moins brillants, qui flirteraient avec la pensée eugéniste. Pourrait-il servir un jour à orienter la reproduction, à normaliser certaines caractéristiques, à définir ce que serait un « humain acceptable » ?

Bien sûr, pour Jason Chin, biologiste à Oxford et coordinateur du projet, là n’est pas le but. « Si l’on parvient à assembler de vastes séquences génomiques pour des cellules humaines, cela changera profondément notre compréhension de la biologie et offrira de nouvelles pistes thérapeutiques », explique-t-il.

N’a-t-on pas entendu ça mille fois, avant que la boîte de Pandore ne soit éventrée ? Bombe atomique, armes chimiques, les OGM sans encadrement suffisant au niveau mondial, etc. Ce ne sont pas les exemples qui manquent.

La médecine peut-elle s’approprier le code de la vie ?

Synthetic Human Genome n’avancera touut de même pas les yeux bandés, puisqu’un volet « transdisciplinaire » consacré aux implications éthiques, sociales et politiques, associant juristes et philosophes y est intégré. Une nécessité, tant l’idée de reconstruire la trame génétique humaine inquiète : qui en décidera ses limites ? Quelles dérives eugénistes faut-il craindre ? À qui profitera réellement cette prouesse génétique ?

Jurer que ces chromosomes de synthèse, si tant est qu’ils existent un jour, ne serviront que la médecine, est insuffisant. Il faudra s’assurer qu’ils ne seront pas vecteurs de nouvelles inégalités ou qu’ils ne renforceront pas la tentation de créer l’humain parfait et amélioré.  Aucune de nos sociétés n’est actuellement prête pour aveuglément confier à la science cette lourde responsabilité qu’est de « réécrire » l’humain.

Dans cinq ans, ces chercheurs pourraient présenter ce tout premier chromosome synthétique. Un succès technologique incontestable, mais qui ne devra jamais occulter cette interrogation : la science doit-elle tout tenter, sous prétexte qu’elle le peut ? D’ici là, nous avons tout intérêt à donner un nouveau cadre de gouvernance à ce domaine, les dérives arrivant toujours plus rapidement que les structures de contrôle permettant de prévenir les abus. Nous l’avons bien vu avec l’intelligence artificielle, pour laquelle la course à la performance a devancé tous les débats collectifs sur les usages et l’éthique. Pour une fois, si l’Histoire ne se répétait pas, nous n’en serions que mieux.

  • Des scientifiques au Royaume-Uni se lancent dans la construction inédite d’un chromosome humain artificiel pour mieux comprendre le vivant et combattre les maladies génétiques.
  • Ce projet soulève des questions éthiques majeures sur notre droit à manipuler l’identité biologique humaine et les risques d’une dérive vers des pratiques eugénistes.
  • Il est essentiel d’établir, dès que possible, un cadre de gouvernance solide pour encadrer cette avancée scientifique et éviter les dérives.

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