Depuis les années 1880, les biologistes marins avaient déjà observé, dans certains prélèvements océaniques, de minuscules crustacés, regroupés sous le nom d’une sous-classe baptisée Facetotecta. Leur cycle de vie est séparé en deux stades larvaires différents : le premier, appelé larve y nauplius, se nourrissant uniquement de plancton. En grandissant, elle devient une larve y-cyprid, qui, sous certains aspects, a tout d’un véritable Xénomorphe de la saga des Alien. Son corps est translucide, ses appendices crochus ; elle cesse alors de s’alimenter « normalement » et ne vit que pour un seul objectif : infiltrer un hôte pour y achever sa métamorphose adulte.
Ce lien manquant (l’adulte issu de la larve y ciprid), n’avait jamais été observé malgré plus d’un siècle de recherches, laissant les biologistes dans l’ignorance de sa réelle identité. L’adulte demeure toujours introuvable, mais grâce à une étude menée par une équipe de Natural History Museum of Denmark, publiée au mois de juillet dans la revue Current Biology, les chercheurs ont enfin pu le placer dans son arbre génétique.

Un chaînon manquant dans l’arbre des crustacés
Pour percer le mystère à jour, l’équipe de recherche a collecté plus de 3 000 larves flottant à la surface de l’eau (Océan Pacifique, probablement) et ont reconstruit leur arbre génétique. Pour ce faire, ils ont analysé leur ARN (Acide ribonucléique) afin d’identifier leurs liens de parenté avec d’autres espèces de crustacés. « Grâce aux analyses génomiques, nous avons pu confirmer qu’elles font partie des balanes, mais qu’elles ne sont pas étroitement apparentées aux autres lignées parasites », explique James Bernot, co-auteur de l’étude et écologue à l’Université du Connecticut (Mansfield).
Les balanes sont une famille de crustacés filtreurs, que l’on connaît principalement sous leur forme sédentaire. Elles ne quittent que très rarement l’endroit où elles sont accrochées (coques de navires, rochers ou peau d’animaux plus gros comme les baleines). Mais les analyses des chercheurs danois sont claires : les Facetotecta appartiennent bien à cette famille, même si elles sont mobiles.
Le fait qu’elles aient développé de façon indépendante un mode de vie parasite, avec des appendices crochus similaires, est un cas de convergence évolutive (voir notre article sur la théorie de l’évolution). Un phénomène par lequel des espèces non directement apparentées développent des caractéristiques semblables pour s’adapter au même environnement ou mode de vie.
Par rapport aux autres balanes, les Facetotecta présentent des traits morphologiques et physiologiques particuliers : crochets, réactivité aux hormones de mue [NDLR : substances qui provoquent le renouvellement de la carapace chez les crustacés], passage au stade vermiforme… Autant de caractéristiques qui plaident en faveur d’un mode de vie parasitaire.
Une stratégie de survie invasive
Certaines balanes connues pour leur mode de vie parasitaire injectent directement leurs tissus à l’intérieur de leur hôte et se développent à l’intérieur de l’organisme ciblé. Bernot explique que certaines sont même capable de « castrer » les crabes qu’elles parasitent pour bloquer leur reproduction.
Pire encore, elles peuvent manipuler leur comportement, comme le fait le champignon Gibellula attenboroughii avec les araignées. « Elles trompent leurs hôtes en leur faisant croire qu’ils sont enceints. Le crabe commence alors à prendre soin d’une masse externe qui appartient en réalité à la balane et non à ses propres œufs. Même si elles infectent un mâle, celui-ci est féminisé et se comporte comme une femelle en gestation », continue Bernot.
Même si, pour le moment, les hôtes des Facetotecta n’ont jamais été trouvées, les chercheurs sont persuadés qu’elles agissent de la même manière : des larves libres flottant dans l’eau dans un premier temps, qui viendraient par la suite s’introduire dans un autre organisme marin pour vivre en parasite sous leur forme adulte. La prochaine étape ? Trouver enfin cette forme et la ou les victime(s) qu’elle parasite ; nous aurons enfin le portrait complet de cet étrange crustacé.
- Des chercheurs ont étudié une larve marine longtemps mystérieuse, dont on ignorait encore à quoi ressemblait l’adulte.
- L’analyse génétique montre qu’elle appartient au groupe des balanes, mais qu’elle a développé indépendamment un mode de vie parasite.
- Les scientifiques soupçonnent qu’à l’âge adulte, elle infiltre un hôte marin encore inconnu, et cherchent désormais à identifier cette forme cachée.
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