Nous touchons à une nouvelle ère de l’exploration spatiale. Jamais celle-ci n’aura été si prisée, notamment par des acteurs privés comme l’entreprise SpaceX, Blue Origin (fondée par Jeff Bezos) ou Rocket Lab. Parallèlement à la mutation du secteur spatial, il y a un fort regain d’intérêt pour la Lune, catalysé par des avancées technologiques toujours plus impressionnantes. Notre satellite fait l’objet de nombreuses convoitises et cette décennie sera celle du retour des missions habitées sur celui-ci. De ce fait, la gouvernance de l’espace est un sujet de plus en plus brûlant.
Anthony Clifford Grayling, philosophe britannique et professeur de philosophie au Birkbeck College à Londres s’est penché sur la question. Dans son ouvrage Who Owns the Moon ? In Defence of Humanity’s Common Interests in Space paru il y a une semaine, il appelle à une réflexion urgente sur la gouvernance, la propriété et la gestion des ressources lunaires.
L’intensification de la course vers la Lune
L’engouement pour la Lune est aujourd’hui indéniable. Entre la réussite de l’alunissage d’Odysseus, les rovers indiens et japonais ou encore la mission Artemis de la NASA, nous assistons à une véritable période d’effervescence. Aujourd’hui, la force des partenariats entre le public et le privé facilitent cette ruée vers la Lune, mais nous n’y retournons pas pour le seul prestige ou pour accélérer la recherche scientifique.
La perspective d’exploitation des ressources lunaires alimente aussi cette course. L’objet de convoitise principal : l’eau glacée du pôle Sud lunaire. Celle-ci peut être décomposée en hydrogène et en oxygène, offrant une source vitale de carburant pour fusées et soutenant les systèmes de vie. Elle pourrait un jour révolutionner la logistique des missions spatiales, en permettant la production de carburant directement dans l’espace, réduisant ainsi la dépendance aux lancements depuis la Terre, très coûteux.
Ce Moon’s Rush, comme on pourrait le surnommer, aura des implications profondes pour la future économie spatiale, mais surtout pour le cadre juridique et éthique régissant l’utilisation des ressources spatiales. La régulation du secteur devient de plus en plus indispensable.
Qui détient les droits sur la Lune ?
Dans son ouvrage, Grayling interpelle les lecteurs sur la nature complexe de la propriété spatiale. Autrefois considéré comme une frontière intangible, l’espace est aujourd’hui un champ de convergences d’intérêts très diversifiés : scientifiques, économiques ou nationaux.
Le Traité de l’espace de 1967 était un pilier fondamental du droit spatial international, mais il est aujourd’hui caduc. Il a été rédigé à une époque où la présence de l’Homme et du privé dans l’espace semblait très lointaine. En ce jour, il ne suffit plus à couvrir et à réguler l’exploitation commerciale des ressources spatiales. Si à l’époque, le traité clamait que l’espace était la « province de toute l’humanité », on se rend bien compte que cette notion, si noble soit-elle, est bien trop vague pour encadrer l’activité des acteurs en passe d’exploiter les ressources lunaires.
Pour Grayling, le risque de voir une nouvelle ruée, équivalente à la Ruée vers l’or du XIXe siècle, est important. Une situation impensable, qui pourrait être de plus exacerbée par les rivalités nationales et la cupidité. Si une nouvelle ressource est disponible, son extraction pourrait catalyser les tensions géopolitiques internationales, surtout en cas d’absence de régulation.
L’espace pourrait devenir le théâtre de nouveaux conflits : disputes territoriales, exploitations non réglementées, etc.
Vers une gouvernance spatiale équitable ?
Selon Grayling, l’absence d’efforts collectifs nous mènera tout droit à une ère de désordre, semblable à celle qu’a été le Far West. Son livre est un appel à l’ouverture d’un dialogue global afin d’établir un consensus international ; consensus qui devrait, dans l’idéal, encadrer l’exploitation des ressources spatiales. Il prend notamment l’exemple du traité sur l’Antarctique et la Convention sur le droit de la mer.
Ceux-ci sont des modèles de gestion intéressant à considérer puisqu’ils concernent des ressources dans des zones considérées comme patrimoine commun de l’humanité. Toutefois, adapter ces cadres à l’espace ne se fera pas sans accrocs et le contexte diffère complètement des deux autres.
Aujourd’hui, le droit spatial est fragmenté. Chacun dans son coin, les pays introduisent des législations nationales favorisant leurs propres ambitions spatiales. Ce cadre souffre de l’absence de mécanismes d’arbitrage mondiaux et reconnus internationalement. C’est une porte ouverte aux confrontations et aux actions unilatérales.
Pour Grayling, une partie de la solution réside en une approche proactive de la question. Il faut clarifier les droits et les obligations de tous les acteurs spatiaux, établir des normes strictes pour régir l’exploitation des ressources et surtout construire des mécanismes pour résoudre les potentiels conflits adaptés au contexte spatial. L’idée est de parvenir à l’édification d’un cadre juridique équilibré pour tous les utilisateurs de l’espace, compatible avec une vision à long terme. En bref, prévenir plutôt que de guérir. Le plus impératif étant que l’espace ne devienne pas une nouvelle source de division. La tâche s’annonce ardue, mais nécessaire pour que les retombées positives de l’espace profitent à tous.
- Anthony Clifford Grayling, dans son ouvrage Who Owns the Moon ? In Defence of Humanity’s Common Interests in Space, propose une réflexion sur notre capacité à gérer de manière équitable les ressources lunaires.
- Actuellement, le cadre régissant cette exploitation est insuffisant et pourrait mener à des conflits entre les acteurs de la conquête spatiale.
- Pour Grayling, nous devons encadrer davantage le secteur afin que la Lune ne devienne pas un nouveau Far West.
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