Pendant deux décennies, une poignée d’hommes puissants ont imaginé qu’il serait possible de pénétrer dans le cerveau d’un individu. Si profondément qu’on aurait pu manipuler ses pensées, ses souvenirs et modifier son comportement. Ils ne travaillent pourtant pas pour un régime totalitaire, mais pour la plus grande agence de renseignements au monde, qui se trouvait aux États-Unis. Ce projet de contrôle mental a été baptisé MK-Ultra ; il fut mené entre 1953 et 1973, dans le secret le plus absolu, financé et supervisé entièrement par la CIA (Central Intelligence Agency). De milliers de civils américains et canadiens en furent victimes, tous sans avoir donné leur consentement.
Une des pages les plus sombres de l’histoire de la CIA, justifié alors à l’époque par l’extrême paranoïa qui planait aux États-Unis lors de la Guerre froide : l’ennemi venant de l’intérieur. Plusieurs soldats américains capturés en Corée reviennent transformés, tenant des discours favorables au régime communiste ou avouant publiquement des crimes de guerre perpétués par l’armée américaine pendant la guerre de Corée. Pour Washington, il ne pouvait s’agir que d’un lavage de cerveau : l’idée que les Soviétiques ou les Chinois aient mis au point des techniques de manipulation mentale devint alors une obsession institutionnelle.
La CIA riposta à sa manière, en lançant le projet MK-Ultra ; convaincue, que pour vaincre l’ennemi, il fallait d’abord apprendre à briser son esprit. L’agence fédérale a infligé à ses propres citoyens ce qu’elle redoutait de ses adversaires, des séries d’expériences plus atroces les unes que les autres : une ligne rouge que, selon les informations dont nous disposons aujourd’hui, aucun de ses adversaires de l’époque n’avait franchie. En voulant se protéger de la barbarie venant de l’extérieur, l’Amérique a légitimé l’impensable : faire du cerveau humain un champ d’expérimentation militaire.
MK-Ultra : l’antichambre de la conscience brisée
Pour mener à bien ce programme, la CIA s’entoure de médecins, de psychiatres et de chercheurs prêts à « explorer » les confins de l’esprit humain. Très rapidement, une substance cristallisa l’attention des équipes impliquées dans le projet : le LSD, une substance psychotrope découverte une quinzaine d’années plus tôt en Suisse. Si cette molécule fut le symbole des années hippies dans les années 1960-1970, elle n’était cependant connue que par un cercle très restreint de chercheurs.
Pour la CIA, c’était une aubaine ; le LSD étant un psychédélique extrêmement puissant, il pourrait devenir une espèce de « sérum de vérité », ou au choix, un formidable outil de déconstruction mentale. Il fut l’une des armes principales du projet MK-Ultra et la CIA multiplia les tests dans des contextes très variés : des volontaires naïfs, des détenus, des patients souffrant de soucis psychiatriques, des personnes marginales ramassées dans la rue, et même des agents de la CIA eux-mêmes. Les sujets étaient parfois informés, mais dans la grande majorité des cas, ils ne l’étaient pas et furent drogués à leur insu.
Le LSD étant actif à partir de quelques microgrammes, il était alors très simple de l’administrer par voie orale. Les doses étaient cachées dans des boissons ou des aliments : verres d’alcool, tasses de café, morceaux de sucre, etc. L’opération la plus emblématique (et certainement la plus horrible) de ce protocole de test fut lancée, en 1955, sous le nom de « Midnight Climax ».

La CIA loua alors des appartements à San Francisco et à New York, qu’elle transforma en véritables laboratoires clandestins. Ils n’avaient, à première vue, rien de particulier (c’était le but), mais ils étaient en réalité hautement surveillés : miroirs sans tain, caméras de surveillance, micros cachés dans les murs, etc. Comble du cynisme, ces logements furent surnommés « safe houses », alors même qu’ils servaient à piéger des civils.
Des prostituées, recrutées et payées par la CIA, furent chargées d’attirer des hommes dans ces appartements. Une fois sur place, les clients recevaient un verre, souvent d’alcool, dans lequel une dose de LSD avait été ajoutée. Aucun d’entre eux n’était informé de ce qu’il se tramait réellement. Le but n’était pas de les interroger ; il s’agissait d’observer leur réaction brute à la substance, dans un contexte intime, non contrôlé, où ils baissaient naturellement la garde.
Les agents fédéraux qui assistaient aux sessions notent tout : gestes, paroles, pertes de repères ou hallucinations. L’ambiance y est fréquemment glauque et grotesque : certains agents boivent jusqu’à l’ivresse, plaisantent, fument en regardant les cobayes s’effondrer ou délirer, comme s’il s’agissait d’un divertissement.
Vous l’aurez bien compris, la CIA n’avait aucunement en tête d’acquérir de nouvelles connaissances sur la psyché humaine. Ce qu’elle cherchait à estimer, c’était la valeur tactique, voire militaire de la déstabilisation mentale. Combien de temps un individu mettait-il à perdre pied ? Pouvait-on le pousser à révéler des secrets ? À agir contre son gré, à signer un faux témoignage ou à se retourner contre ses alliés ?
Ces expériences n’étaient qu’une faible portion de l’ampleur réelle du projet MK-Ultra, qui s’est étendu plus tard auprès de plus de 80 institutions à travers les Canada et les États-Unis. C’est d’ailleurs à Montréal que celui-ci prend une tournure plus « institutionnelle » et se transforme en entreprise médicale à grande échelle.
À l’Institut Allan Memorial, le docteur Donald Ewen Cameron, une figure très influente de la psychiatrie de l’après-guerre, commença à mener des expérimentations financées en secret par la CIA. Ses patients, pour la plupart, venaient le consulter pour des troubles mineurs : fatigue nerveuse, anxiété, déprime postnatale. Sans le savoir, ils furent torturés psychiquement, jusqu’à la destruction complète de leur esprit, sans LSD cette fois-ci.
Cameron combina deux techniques : le « depatterning » et le « psychic driving ». Le depatterning, d’abord, consistait à « vider » la personnalité du patient, à le réduire à un état préverbal en multipliant les électrochocs, parfois jusqu’à trois fois par jour, à très haute intensité. Ces séances étaient accompagnées de longues périodes d’isolement sensoriel, de privation de sommeil, et de fortes doses de somnifères et de neuroleptiques.
Une fois le patient réduit à un état d’extrême confusion, venait la seconde phase : le psychic driving. Les patients, encore fortement sédatés, étaient soumis à des enregistrements audio diffusant en boucle des phrases négatives, répétées des centaines, parfois des milliers de fois. Selon Cameron, cela permettait de « supprimer » l’ancienne personnalité des patients pour en reformer une autre, construite autour de nouveaux automatismes psychiques.
Bien évidemment, Cameron se trompait lourdement et les quelques témoignages des personnes passées entre les mailles de ces tests étaient horrifiques (voir vidéo ci-dessus). Certains avaient oublié leur nom, leur langue maternelle et étaient incapables de reconnaître leurs proches. D’autres sombrèrent dans les affres de la dépression et de l’anxiété, et ne revinrent jamais à leur état normal.
Les cendres de MK-Ultra
En 1973, en pleine tourmente du Watergate, la CIA craignait que ses expérimentations passées ne soient un jour exposées. Pour éviter toute fuite, son directeur de l’époque, Richard Helms, en pleine panique, ordonna la destruction de la quasi-totalité des archives liées à MK-Ultra, soit des dizaines de cartons (rapports, témoignages, protocoles, budgets) qui furent éliminés. Seuls quelques documents comptables échappèrent par erreur à la purge.
C’est grâce à ces derniers que, deux ans plus tard, en 1975, le nom de MK-Ultra apparut pour la première fois dans l’espace public, au détour des auditions du Church Committee, la commission sénatoriale chargée d’enquêter sur les abus des agences de renseignement. L’Amérique entière fut sous le choc : comment la CIA, censée protéger ses citoyens, avait-elle pu s’égarer à de telles horreurs ? L’agence reconnut, seulement à demi-mot, l’existence du programme, mais se garda bien d’en révéler l’ampleur.
Ce furent ensuite les victimes elles-mêmes, au Canada comme aux États-Unis, qui forcèrent la mémoire à refaire surface. Certaines intentèrent des procès contre la CIA ou les institutions impliquées. D’autres témoignèrent dans la presse, exigeant que les responsables soient identifiés, que leurs souffrances soient reconnues et que justice leur soit rendue.
Plusieurs procédures furent engagées dans les années 1980, mais se heurtèrent rapidement au mur du secret défense. La plupart des plaintes furent rejetées pour absence de preuves, les archives ayant été détruites.
Au Canada, le scandale éclata également. À l’hôpital Allan Memorial, une trentaine d’anciens patients du Dr Cameron poursuivirent le gouvernement canadien et obtinrent, après des années de silence et de négociations, des indemnisations, bien que ridicules au regard de ce qu’elles avaient vécu.
La CIA accepta elle-même de dédommager… huit victimes américaines, mais à la condition expresse qu’elles renoncent à toute poursuite ultérieure. Aucun responsable ne fut jamais poursuivi, que ce soit à la CIA ou dans le corps médical.
Aujourd’hui, on ne sait toujours pas combien de personnes ont été impliquées, ni combien d’entre elles en ont gardé des séquelles durables. Et pour cause : il n’y a jamais eu d’enquête complète ou de bilan officiel. Une grande partie des documents a disparu dans les broyeuses de la CIA, et ce qui reste ressemble à des miettes.
On aime souvent à penser que les pires atrocités sont toujours le fait de régimes totalitaires ou de dictatures lointaines. MK-Ultra a prouvé que l’inverse était tout à fait possible, en toute légalité et dans un régime démocratique. Il ne faut pas forcément un tyran au pouvoir pour accomplir un tel projet ; des bureaucrates zélés, une idéologie sécuritaire, et une agence lucrativement financée suffisent amplement. Croire que ce projet serait un « accident » de l’histoire américaine serait une grave erreur, MK-Ultra était en réalité son double refoulé. Voilà ce que devient une démocratie quand elle regarde trop dans le miroir de ses ennemis : elle se convainc que tout est permis au nom de la sécurité nationale.
- Durant 20 ans, la CIA a organisé des expériences illégales sur des civils en tentant de manipuler leurs comportements par divers moyens.
- Une partie des cobayes fut droguée à leur insu, parfois dans des appartements piégés avec caméras et miroirs sans tain ; d’autres furent broyés psychiquement dans des hôpitaux psychiatriques, sous couvert de traitements.
- La majorité des archives fut détruite en 1973, mais des documents oubliés et des témoignages ont révélé l’ampleur du programme. Aucune justice n’a été rendue, seuls quelques dédommagements symboliques furent accordés.
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