Qui a dit que l’Europe n’avait pas d’influence sur l’économie mondiale ? Souvent raillée, parfois moquée, l’Union européenne a pris cette année une série de décisions visant à encadrer davantage les pratiques des géants de la tech et du numérique.
Avec le Digital Markets Act (qui vise à réguler le marché numérique) et le Digital Services Act (qui vise à réguler les services numériques), l’Europe a mis un coup de pied dans la fourmilière.
Alors que les géants américains (et chinois) pensaient continuer à imposer leurs règles, les commissaires et députés européens ont ficelé des textes dont les premiers effets se font déjà sentir, quelques mois seulement après leur vote définitif.
La mise en œuvre de ce nouveau cadre va obliger Apple, Google, Microsoft et consorts à modifier leurs habitudes, quitte, parfois, à changer complètement de philosophie. Et puisqu’il serait coûteux de s’adapter uniquement au marché européen, ces géants vont, par ricochet, appliquer certaines de ces règles dans le monde entier.
USB-C et batteries amovibles obligatoires

Après des années de résistance, Apple va devoir se résoudre à abandonner son port propriétaire « Lightning » pour de bon. Si les iPad ont quasiment tous adopté l’USB-C, l’iPhone restait le dernier produit Pommé à le conserver.
Apple aurait sans doute aimé prolonger un peu la durée de vie de son fidèle Lightning, mais l’Europe en a décidé autrement. Pour des raisons écologiques, l’Union européenne souhaitait imposer un chargeur universel, compatible aussi bien avec les iPhone que les smartphones Android, les tablettes ou les PC. Elle a donc choisi l’USB-C, technologie la plus répandue dans le monde.
Défaite pour les lobbyistes d’Apple qui ne voulaient pas lâcher l’affaire. « Nous allons devoir nous y conformer, nous n’avons pas le choix » a déclaré Greg Joswiak, patron du marketing d’Apple, lors d’une table ronde du Wall Street Journal.
À partir du 28 décembre 2024, tous les nouveaux appareils électroniques disposant d’un port de charge devront intégrer un port USB-C, sinon rien. Apple a donc jusqu’à l’iPhone 17 pour proposer un modèle conforme aux exigences européennes, avec USB-C ou une charge sans fil uniquement.
Le port USB-C n’était pas le seul cheval de bataille des autorités européennes. Parmi les autres règles exigeant un bouleversement industriel, le retour d’une batterie amovible obligatoire a fait son chemin.
Accord final à l’instant sur la nouvelle loi sur les batteries des voitures électriques comme de nos vélos ou de nos téléphones. Dans 3 ans et demi les batteries des téléphones vendus en Europe devront obligatoirement être retirables. L’iPhone non réparable c’est fini!
— Pascal Canfin (@pcanfin) December 9, 2022
Le 9 décembre 2022, la Commission européenne votait un accord finale pour que les constructeurs de smartphones, tablettes, PC (et même de vélos) n’intègrent plus de batteries non amovibles à leurs appareils. L’objectif : rendre nos appareils électroniques plus faciles à réparer, du moins pour le cas d’un changement de batterie.
En effet, à ce jour, la quasi-totalité des appareils disponibles sur le marché obligent à passer par des réparateurs agréés pour changer une batterie morte ou dégradée avec le temps. Cela encourage certains consommateurs à changer de smartphone. Le retour à des batteries amovibles éviterait donc certains renouvellements et limiterait la production d’appareils électroniques dont les conséquences écologiques sont catastrophiques.
Si le texte est validé par le Parlement européen, les géants de la Tech devront donc, d’ici trois ans et demi, changer leur façon de concevoir leurs appareils électroniques pour qu’ils intègrent tous des batteries amovibles.
Ouverture à la concurrence

En plus de bouleverser leurs procédés industriels, les entreprises de la Tech devront aussi changer leur manière de concevoir leurs logiciels. Le DMA et le DSA prévoient d’ouvrir les marchés et services numériques à la concurrence.
Apple, Meta et Google (entre autres) devront donc se plier à ces règles. Concrètement, dès 2023, Apple devra proposer iOS en version gratuite pour n’importe quel utilisateur d’iPhone. Surtout, Apple va devoir s’ouvrir et proposer des boutiques d’applications alternatives à l’App Store.
Il en sera de même pour Google, qui ne propose pour l’heure que le Play Store. Ainsi, des boutiques alternatives comme celles de Huawei, Samsung, ou comme Aptoide devront être accessibles aux utilisateurs sans manipulations complexes. Par ailleurs, les utilisateurs pourront supprimer toutes les applications pré-installées. Un vrai coup dur pour Google dont le modèle économique d’Android repose sur l’intégration de ses services.
Les outils de communication devront également être interopérables, notamment les services de messagerie. Aujourd’hui, impossible d’envoyer un message avec iMessage et de le recevoir sur un autre service. Un problème pour l’Europe qui considère que fermer un outil de communication est aux antipodes du sens même de la communication.
On ne sait pas encore comment s’y prendront les acteurs du marché pour rendre leurs services plus ouverts. L’Europe a pensé à une application maison sur laquelle il serait possible d’agréger tous les services de messagerie et d’échanger sans contraintes. Le projet a pris du retard mais d’autres entreprises réfléchissent à une solution similaire.
Enfin, les utilisateurs pourront choisir leurs méthodes de paiement, un autre coup dur pour Apple qui n’acceptait qu’Apple Pay.
Réseaux sociaux : la fête est finie

Avec le DSA, les géants du numérique vont aussi devoir mettre fin à des décennies de pratiques parfois scandaleuses. Premier volet : le respect de la vie privée.
Désormais, Google, Twitter, Facebook et consorts n’auront plus le droit de cibler la publicité pour les enfants ou basées sur des données sensibles comme l’orientation sexuelle ou la religion.
Pour éviter toute confusion ou se reposer sur le fameux « c’est écrit dans nos conditions d’utilisation », les plateformes devront justement revoir ces conditions d’utilisation. Elles devront être compréhensibles par tous. Bye bye les CGU de 100 pages et mentions en bas de page en minuscules.
Parmi les autres règles imposées par l’Europe, celle qui fait trembler les géants du numérique est sans doute celle les obligeant à ouvrir leurs algorithmes aux autorités sur demande. Une équipe de spécialistes (environ 150 pour commencer) les analysera pour détecter d’éventuelles pratiques douteuses ou violant la vie privée des utilisateurs.
Pour le cas des réseaux sociaux, plusieurs ajustements seront nécessaires. Le premier consistera à mettre en place des équipes de modération, capables de comprendre la langue de chaque pays. Elles devront veiller au respect des lois du réel dans le monde virtuel.
Cette modération devra être complétée par un outil simple de signalement avec une obligation de réaction rapide. En cas de crise, les géants du numérique devront obligatoirement réagir sur demande de l’Europe.
Difficile de ne pas voir un décalage entre ce qu’est devenu Twitter depuis son rachat par Elon Musk et les règles imposées par l’Europe. Pourtant, le milliardaire s’est engagé auprès de Thierry Breton, commissaire européen, à se plier aux règles, les sanctions pouvant aller jusqu’à un blocage du réseau social.
Today @elonmusk and I wanted to share a quick message with you on platform regulation 🇪🇺#DSA pic.twitter.com/nvP5FEXECY
— Thierry Breton (@ThierryBreton) May 9, 2022
L’Europe représente un marché de 450 millions d’utilisateurs, soit plus que les Etats-Unis. Difficile donc pour les géants du numérique de ne pas se plier aux règles. Même Elon Musk.
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