On pourrait presque le croire sorti d’un conte de fée tant sa description paraît irréelle : cet être vivant s’étend sur des dizaines de kilomètres, est âgé de milliers d’années et est quasiment immortel (même si son « immortalité » est incomparable à celle de Turritopsis dohrnii). Pourtant, ce géant existe bel et bien, tapi sous la forêt nationale de Malheur, dans les Blue Mountains de l’Est de l’Oregon, aux États-Unis.
Ce n’est pas un arbre, une baleine ou un quelconque dinosaure qui aurait survécu à l’extinction Crétacé-Paléogène, mais un champignon totalement hors norme. Armillaria solidipes de son petit nom scientifique ou surnommé populairement « humongous fungus » en anglais (« champignon géant » ou « champignon titanesque »), comme vous le verrez, porte parfaitement son surnom. Ce colosse, en plus de sa taille, a un autre mérite : celui de nous faire questionner la notion d’organisme elle-même.

Un monstre tentaculaire sous la forêt
Ce que nous appelons communément un champignon (le pied et son chapeau, visible à la surface) est la partie reproductive d’un organisme plus vaste, que l’on pourrait comparer à la pomme poussant sur son pommier. Ces fructifications ne sont qu’une infime portion de l’être dans son entièreté. Le véritable « corps » du champignon, appelé mycélium, se développe sous terre, sous la forme de microscopiques filaments (les hyphes), en grande partie invisibles à l’œil nu. Cependant, chez Armillaria solidipes, ce mycélium forme également des cordons raciniformes visibles, les rhizomorphes, qui lui permettent d’explorer et de coloniser de vastes étendues
Armillaria solidipes, comme tous ses cousins, possède aussi ces fructifications, qui n’ont rien vraiment de particulier. De petits champignons brun orangé (voir photo ci-dessous) comme on peut en voir un peu partout en forêt quand vient l’automne. Néanmoins, le réseau micellaire d’Armillaria solidipes s’étend sur plus de 960 hectares ! L’équivalent de trois fois Central Park et infiniment plus grand que Pavona clavus, déjà considéré comme le plus grand corail existant. Âgé d’environ 8 650 ans, il pèserait près de 35 000 tonnes !

« Vous pouvez imaginer Armillaria solidipes comme un immense réseau souterrain d’un seul individu », explique le professeur Antonis Rokas, de la Vanderbilt University (Nashville, Tennessee). « Il n’a pas réellement de forme définie, mis à part son réseau de structures filamenteuses, semblables à des cheveux, qui se propagent sur une vaste zone ».
Il peut, en théorie, croître de manière infinie, tant que ses conditions environnementales lui permettent, contrairement à nous autres, mammifères de taille finie. On parle alors de croissance indéterminée, une caractéristique que partagent nombre de plantes et de champignons.
Rokas ajoute : « Ce qui le rend encore plus spécial, c’est qu’il est généraliste : il peut se développer sur une grande variété de substrats. » Son appétit semble insatiable ; Armillaria solidipes est un gros gourmand : il s’attaque aux arbres vivants comme aux arbres malades ou affaiblis, mais il est aussi un décomposeur extrêmement efficace du bois mort et des arbres déjà décomposés. Tout y passe !
Quand un seul être se propage sur un millier d’hectares, nos définitions peinent à le décrire : est-ce encore un organisme unique, une colonie, un superorganisme ? À l’évidence, la nature se joue bien de nos cadres conceptuels ; voilà la leçon que nous enseigne Armillaria solidipes : le vivant n’a pas besoin de répondre à ces catégories pour prospérer ou dominer son environnement.
- Un champignon géant (Armillaria solidipes) vivant sous une forêt de l’Oregon s’étend sur près de 1 000 hectares, formant un immense réseau souterrain.
- Âge de plus de 8 000 ans, il pèse plusieurs dizaines de milliers de tonnes et peut théoriquement croître à l’infini.
- Sa forme et son mode de croissance interrogent notre vision de ce qu’est réellement un être vivant.
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