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Comment la Chine fait-elle baisser le nombre de victimes de fentanyl aux États-Unis

C’est un fléau qui déchire l’Amérique depuis 2013 : avec plus de 100 000 morts par an au plus fort de la crise, le fentanyl ronge le pays de l’intérieur. Pourtant, pour la première fois, les décès par overdose dégringolent… grâce au plus grand rival des États-Unis.

Si deux vagues de la crise des opioïdes ont déjà déferlé sur les États-Unis (OxyContin dans les années 1990, héroïne dès 2010), la troisième, due au fentanyl, fut sans aucun doute la plus meurtrière. Cette substance a une équivalence analgésique 100 fois supérieure à la morphine et 2 mg suffisent à tuer un adulte sans tolérance et en bonne santé.

En 2023, le pays touchait le fond avec environ 107 000 décès par overdose, dont plus de 76 000 imputables aux seuls opioïdes de synthèse comme le fentanyl. En une seule année, il a tué plus d’Américains que les 20 années de combat au Vietnam, qui a coûté la vie à 58 220 soldats. Si nous n’entrerons pas dans les détails socio-économiques de ce désastre socio-sanitaire, force est de constater que le vent est en train de tourner là où on ne l’attendait plus.

Une étude publiée dans la revue Science le 8 janvier 2026 vient de démontrer que la courbe des décès s’infléchit enfin. Un soulagement qui ne doit rien à la la rhétorique belliqueuse de Donald Trump, mais qui trouve son explication à des milliers de kilomètres du territoire américain, dans les rouages de la diplomatie de Pékin.

Le grand sevrage : Pékin n’est plus d’humeur à dealer

Dès 2013, des entreprises chinoises, profitant d’un flou juridique sur les nouvelles molécules de synthèse, exportèrent les précurseurs nécessaires à la synthèse du fentanyl au Mexique. Là-bas, les cartels de Sinaloa et de Jalisco se chargeaient de la popote avant d’inonder les rues américaines du produit fini. Un modèle industriel qui tournait comme une horloge, générant plusieurs dizaines de milliards de dollars chaque année, selon les estimations les plus récentes.

Mais en novembre 2023, la situation a complètement baculé lors d’un sommet de l’APEC (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique), une réunion annuelle qui rassemble les plus grandes puissances bordant le Pacifique. C’est ici, loin des caméras, que Joe Biden a joué son va-tout diplomatique : convaincre Xi Jinping, président de la Chine, de jouer au gendarme.

Le deal était clair : pour apaiser les tensions commerciales, Pékin a accepté de mettre un coup de frein aux exportations des précurseurs en les mettant sous haute surveillance ou en les interdisant. L’artère principale ainsi garrotée, le trafic s’est vu privé de sa principale source d’approvisionnement. En obligeant ses laboratoires à montrer patte blanche à chaque fois qu’ils expédiaient des substances vers le Mexique, la Chine a ainsi enrayé le business model des cartels, cxomplètement dépendant de ces importations, auparavant légales, de ces substances

« Cela démontre à quel point la Chine peut être influente et à quel point elle peut nous aider — ou nous nuire », souligne Keith Humphreys, co-auteur de l’étude et ancien conseiller à la Maison Blanche, dans les colonnes du Washington Post.

Selon les auteurs de l’étude, la guerre que mènent les USA contre la drogue depuis plus de 50 ans est un naufrage total. Washington s’acharne sur les derniers maillons de la chaîne (les petits dealers du coin de rue et les usagers) depuis le mandat de Richard Nixon en 1971. Une bataille inutile qui leur a coûté des milliards de dollars et qui a provoqué plusieurs millions de morts à l’échelle mondiale.

Malgré la répression, les drogues diverses et variées n’ont jamais été aussi bon marché, aussi frelatées et aussi facile à dénicher dans les rues de Baltimore ou de Philadelphie. En refusant de traiter la crise du fentanyl comme un problème de santé publique et en s’obstinant à mener une guerre intérieure sans tarir la source du trafic par la diplomatie, l’Oncle Sam a laissé le champ libre aux cartels.

« Il est désormais prouvé que la répression domestique, qu’elle vise le deal de rue ou les grossistes, est un coup d’épée dans l’eau : elle ne rend les drogues ni plus chères, ni plus difficiles à trouver », expliquent les auteurs de l’étude. Visiblement, les États-Unis n’ont toujours pas retenu la leçon du terrible échec qu’a été la prohibition de l’alcool de 1920 à 1933, qui a provoqué une explosion du crime organisé et des groupes mafieux.

Une victoire qui reste fragile

Le marché noir étant une hydre, couper une tête, c’est prendre le risque d’en voir repousser deux, plus résistantes et plus venimeuses. Si les données de cette étude apportent un souffle d’espoir, elles montrent qu’il existe dorénavant une nouvelle dépendance géopolitique : la vie de dizaines de milliers d’Américains est aujourd’hui suspendue au bon vouloir de Pékin.

Sans compter que le narcotrafic, par essence, s’est toujours adapté à grande vitesse aux contraintes imposées par les régulations internationales. Certains chercheurs s’inquiètent déjà de l’émergence des nitazènes, une autre classe d’opioïdes comprenant des substances plusieurs centaines de fois plus puissantes que la morphine (isotonitazène, par exemple). Déjà présentes en Estonie et au Royaume-Uni, les nitazènes ont déjà fait leur entrée en Amérique du Nord, notamment au Québec.

Si la Chine continue de contrôler ses laboratoires afin qu’ils n’exportent plus de précurseurs du fentanyl, qu’est-ce qui les empêchera d’exporter ceux nécessaires à la fabrication de nitazènes ? Pourquoi les cartels ne pourraient pas se tourner, en attendant, vers d’autres pays moins scrupuleux comme l’Inde, pour continuer à faire tourner leur business ? Nous n’avons, à ce jour, aucune garantie que cela ne se produise pas.

Le fentanyl reste toujours le petit favori des Américains, mais pour l’épidémiologiste Nabarun Dasgupta, cette baisse des décès pourrait trouver son origine ailleurs. Selon lui, il est possible qu’elle soit également provoquée par une évolution des comportements des consommateurs. Beaucoup trop létal, sa consommation, surtout dans un environnement déjà précaire, est une vraie roulette russe.

Une personne qui achète du fentanyl dans la rue ne peut jamais savoir à l’avance si la dose qu’elle vient de s’administrer n’est pas la dernière balle qui restait dans le barillet. Conscients de jouer leur vie, certains auraient modifié leurs habitudes ou se seraient tournés vers des options moins risquées. À l’échelle d’un continent comme l’Amérique, on peut tout de même douter de l’hypothèse de l’autopréservation avancée par Dasgupta : si l’instinct de survie suffisait à stopper une épidémie de drogue, la crise n’aurait jamais commencé.

Il n’en reste pas moins que pour la première fois en une décennie, la courbe s’inverse, mais il va sans dire que l’Amérique reste ravagée par cette crise. Sa politique prohibitionniste menée à grand coups de matraque depuis un demi-siècle, a laissé derrière elle des morts par dizaines de milliers et des prisons bondées. Les USA ont réussi à freiner ce fléau en se reposant sur l’épaule de leur rival, une alliance un peu forcée, et donc, par nature, fragile. Crier victoire trop rapidement serait bien naïf, car cette trêve pourrait bien se rompre un jour. Que se passerait-il si Pékin décide un jour de rouvrir les vannes en représailles d’un quelconque incident diplomatique ? Et si les cartels mexicains parvenaient à délocaliser la production de précurseurs vers l’Inde ou l’Asie du Sud-Est ? Impossible, aujourd’hui, d’avoir réponse à ces questionnements. Les décès baissent enfin, et c’est une réelle bouffée d’oxygène certes, mais il est évident que la War on Drugs lancée par Nixon s’est métamorphosée en monstre géopolitique complètement ingérable.

  • Les États-Unis connaissent une baisse des décès par overdose de fentanyl, grâce à un accord diplomatique avec la Chine qui a restreint l’exportation des précurseurs chimiques.
  • La guerre contre la drogue menée par les États-Unis depuis des décennies a échoué, laissant les cartels s’adapter et prospérer malgré la répression.
  • La situation reste fragile, avec des risques de résurgence du trafic, notamment vers de nouvelles substances dangereuses comme les nitazènes.

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Par : Gouvernement français
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