Étudier l’informatique pour devenir développeur, c’était le pari (presque) sans risque entre 2010 et 2020. Une formation technique solide, des salaires confortables par rapport à la moyenne, une pénurie de profils annoncée depuis des années. Ce discours, porté aussi bien par les écoles que par les institutions publiques, a poussé des milliers d’étudiants vers cette filière, présentée comme « en tension ».
Un storytelling rassurant, mais sur le terrain, celui-ci s’est délité depuis que la COVID est passé par là. Chômage en hausse, stages à rallonge, juniors sans perspectives, et diplômés qui découvrent les locaux déprimants de France Travail au lieu des bureaux d’une licorne.
La tech en grave récession
Selon une note du ministère de l’Enseignement supérieur publiée en décembre 2024, 83 % des diplômés de master hors enseignement déclarent occuper un emploi 18 mois après l’obtention de leur diplôme. Un chiffre, au premier regard, assez rassurant, mais qui englobe toutes les disciplines et ne nous dit pas si l’emploi en question est stable, payé dignement, pertinent ou même choisi.
Les chiffres de ce rapport de l’Apec sont particulièrement édifiants pour nous aider à mieux comprendre la situation actuelle dans l’Hexagone. Les recrutements de cadres dans le secteur de l’informatique ont dégringolé de 18 % en 2024. Une baisse historique, inédite depuis l’année 2009 si l’on met de côté la crise sanitaire. On ne parle pas là d’une petite turbulence, mais d’un crash en règle !
Ce violent repli du marché ne touche pas uniquement les profils confirmés : les jeunes diplômés sont les premiers à se manger cette claque. En un an, les embauches de cadres débutants ont reculé de 19 %. Une tendance qui va en s’aggravant : les prévisions pour 2025 anticipent une nouvelle baisse de 16 %, portant le nombre d’embauches de jeunes cadres à seulement 41 000 postes pour toute la France. Que font-ils, ces fameux juniors dont personnes ne veut ? Ils s’entassent dans les cases grises de LinkedIn, prolongent leurs stages à l’infini, bricolent des statuts d’autoentrepreneurs juste pour ne pas « rester inactifs ».
Il suffit de faire un tour sur Reddit et notamment sur le subreddit r/développeurs pour s’en convaincre ; les témoignages abondent. Personnes estimant d’être faites avoir par ces fameuses formations rapides de 6 mois qui vaudraient un vrai Bac+5 de grande école ou formations Bac+5 douteuses dispensées sur une grande plateforme qu’on ne nommera pas (qui ne donnent pas nécessairement le statut d’ingénieur). C’est peut-être très bien pour apprendre, mais moins efficace pour convaincre un recruteur qu’ils ne sont pas des imposteurs estampillés d’une certification sponsorisée par un MOOC.
Entretiens ubuesques avec des tests techniques senior pour des salaires de misère, candidatures envoyées par centaines sans réponse… Même ceux qui s’acharnent quotidiennement depuis leur sortie d’école à s’investir dans des projets open-source et à se construire un GitHub en or sont concernés. Beaucoup évoquent un marché « biaisé », où la valorisation du diplôme dépend largement de l’école d’origine ou du réseau qu’ils se sont construits. L’informatique est passée de terre d’opportunité à panier de crabes.
Des États-Unis à la France : la grande désillusion
Chez l’Oncle Sam, ce n’est pas bien mieux. Selon la Federal Reserve Bank of New York, l’informatique figurait en 2023 au 7ᵉ rang des filières universitaires avec le plus fort taux de chômage chez les jeunes diplômés, à 6,1 %, devant le génie informatique (7,5 %), la physique (7,8 %) ou encore l’anthropologie (9,4 %).
Un paradoxe pour une discipline encore classée numéro un par la Princeton Review, qui la cite régulièrement en tête de ses classements pour son potentiel d’emploi, de rémunération et de croissance. L’illustration parfaite d’un système encore accoché à une narration obsolète et un imaginaire collectif nourri davantage par la décennie précédente que la réalité actuelle du marché.
En parallèle, les entreprises tech ont massivement réduit leurs effectifs (certains grâce à l’IA, même si cette idée fantasque leur a très coûté cher), gelé les embauches, voire automatisé ou délocalisé leurs services. On se souvient encore de la vague de licenciements qui a frappé les géants que sont Amazon, Meta, Saleforce ou Google en 2023.
« Chaque étudiant avec un ordinateur se prend pour le prochain Zuckerberg, mais la plupart ne peuvent même pas déboguer un formulaire », ironise un expert dans Newsweek. Pendant ce temps, les écoles continuent d’ouvrir des formations à tour de bras, convaincues que la pénurie de talents est toujours d’actualité.
La filière informatique n’est pas en crise, c’est pire que ça : elle est devenue structurellement inefficace. Continuer à produire des diplômés pour alimenter un marché qui n’absorbe plus leurs profils, c’est maintenir un système qui génère du déclassement et de la précarité. L’informatique en 2025 n’a plus rien d’un eldorado ; c’est un ascenseur social coincé entre deux étages, et pour beaucoup, le seul bouton qui fonctionne encore les mène tout droit à France Travail.
- Le marché de l’emploi dans la tech s’effondre, avec une chute marquée des recrutements, en particulier pour les jeunes diplômés, désormais confrontés à la précarité malgré des formations toujours plus nombreuses.
- Même les profils motivés et compétents, sans réseau ou sans diplôme prestigieux, peinent à trouver un poste, dans un système de sélection opaque et élitiste.
- Le discours sur les opportunités dans le numérique ne colle plus à la réalité : le secteur forme encore massivement, mais sans débouchés, aggravant un modèle qui ne fonctionne plus.
📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.