Le 16 juin 2025, à la Trump Tower de New York, Donald Trump Jr. et Eric Trump montent sur scène pour annoncer Trump Mobile. La date est choisie avec soin : c’est le dixième anniversaire du lancement de la campagne présidentielle de leur père. Le symbole est assumé : acheter un Trump Phone est surtout un acte de foi patriotique.
Le produit s’appelle le T1, un smartphone Android couleur or, orné d’un drapeau américain, vendu comme “une alternative patriotique à Apple et Samsung”. Prix annoncé : 499 dollars. Acompte pour précommander : 100 dollars. Date de livraison promise : août 2025. Et surtout, le slogan martelé dès le premier jour : “Made in USA”.
Le succès commercial est immédiat. Selon plusieurs grands médias américains, près de 590 000 personnes auraient placé un dépôt de 100 dollars, soit environ 59 millions de dollars collectés avant qu’un seul téléphone ne sorte d’usine. Ce chiffre n’a jamais été confirmé par Trump Mobile, qui a refusé de divulguer le nombre réel de précommandes.
Un téléphone en or pour les patriots
La désintégration du discours commercial commence dès la première semaine. Après dix jours à mettre en avant la conception “Made in USA”, plus rien. Une semaine après le lancement, et après que des analystes ont souligné l’absence totale d’infrastructures américaines capables de produire un smartphone à grande échelle, Trump Mobile retire discrètement la mention “Made in the USA” de son site. En février 2026, les dirigeants confirment à la presse que la production se fera à l’étranger, avec seulement “les dix derniers composants” assemblés à Miami. La promesse patriotique devient “shaped by American innovation”, une formule que n’importe quel produit fabriqué en Chine peut revendiquer.
Autre problème : les dates de livraison. Août 2025 passe. Puis novembre. Puis décembre. Puis “premier trimestre 2026”. NBC News, qui avait placé son dépôt de 100 dollars en août 2025 pour suivre l’affaire, a appelé le service client cinq fois entre septembre et novembre 2025. Chaque appel a produit une réponse différente : en octobre, un représentant annonce une livraison le 13 novembre ; quand ce délai n’est pas tenu, un autre promet décembre ; un troisième évoque le premier trimestre 2026 en attribuant les retards au shutdown du gouvernement fédéral. Cette explication est immédiatement balayée par les analystes, la production de smartphones étant une activité entièrement privée. En avril 2026, Trump Mobile refond son site en supprimant purement et simplement toute date de livraison, sans la remplacer par une nouvelle.
Joseph Cox, journaliste d’investigation pour 404 Media, a tenté de précommander le téléphone dès le premier jour. Sa carte a été débitée du mauvais montant (64,70 dollars au lieu de 100), aucune adresse de livraison n’a été collectée, et des prélèvements non autorisés ont été constatés ultérieurement sur son compte. Il a décrit l’expérience comme “la pire qu’il ait jamais vécue pour l’achat d’un produit électronique grand public”. Wired a quant à lui relevé que les images du téléphone sur le site ressemblaient à des rendus 3D plutôt qu’à des prototypes réels. Une section du site affichait même par erreur un rendu 3D d’iPhone. Le fabricant de coques Spigen a aussi menacé d’engager des poursuites après que son logo est apparu, sans autorisation, dans les visuels promotionnels de Trump Mobile.
Les conditions générales : le coup de grâce
Le 6 avril 2026, Trump Mobile met à jour discrètement ses conditions générales de précommande. Le nouveau texte indique que l’acompte versé “ne constitue pas un achat finalisé et ne crée pas de contrat de vente contraignant”. Il est décrit comme “une opportunité conditionnelle si Trump Mobile décide, à sa seule discrétion, de proposer l’appareil à la vente”. En clair, la société se réserve le droit de ne jamais produire le moindre téléphone, et les acheteurs n’ont aucun recours contractuel. Danny Karon, avocat spécialisé en fraude à la consommation résume à CBS News :
Ce que ça signifie concrètement, c’est que les personnes qui ont précommandé ont accordé à cette société un prêt sans intérêt de 100 dollars chacun.
En janvier 2026, la sénatrice Elizabeth Warren et dix autres parlementaires démocrates avaient déjà saisi la FTC pour enquêter sur “des pratiques potentiellement trompeuses” (dépôts collectés pour des produits jamais livrés, et fausse publicité “Made in USA”). “Le peuple américain mérite de savoir que les lois de protection des consommateurs s’appliquent également à toutes les entreprises, quelles que soient leurs connexions politiques”, écrivent-ils. À ce jour, la FTC n’a pas confirmé l’ouverture d’une enquête formelle.
Et pourtant, le téléphone existe peut-être

Le Trump Phone est-il une arnaque ? Le journaliste Dominic Preston de The Verge, qui suit le dossier depuis le début, a pu voir un prototype lors d’une visioconférence avec deux dirigeants de Trump Mobile en février 2026. Une certification FCC a été obtenue début 2026 pour un smartphone portant le nom commercial “T1”, déposé par Smart Gadgets Global LLC (une société dont le CEO, Eric Thomas, est l’un des dirigeants de Trump Mobile). Ces étapes techniques sont réelles et nécessaires pour tout téléphone destiné au marché américain.
Autre élément important : le Trump Phone n’est pas un produit Trump Organization à proprement parler. Trump Mobile utilise le nom “Trump” en vertu d’un accord de licence commerciale avec la Trump Organization. Ce montage est un grand classique pour la famille Trump, qui perçoit des royalties indépendamment du succès ou de l’échec du produit.
Le 13 mai 2026, Trump Mobile a finalement annoncé sur X que les premières expéditions débuteraient dans la semaine. Le CEO Pat O’Brien a déclaré à Reuters que les premiers T1 seraient “assemblés aux États-Unis”. À l’heure où nous écrivons ces lignes, aucune livraison confirmée n’a été documentée par la presse.
Make America Trump Great Again
Qu’un téléphone finisse par être livré ou non ne change pas grand-chose sur le fond. Près de 600 000 Américains (principalement des supporters de Trump) ont avancé 100 dollars sur la foi d’une promesse patriotique “Made in USA”. Or, cette promesse a été abandonnée en dix jours. Les délais de livraison ont été repoussés quatre fois. Les conditions contractuelles ont été réécrites rétroactivement pour ôter aux acheteurs tout droit de recours. Et 59 millions de dollars dorment depuis onze mois dans les comptes d’une société dont le principal actif est un nom de marque loué à la famille présidentielle.
C’est le modèle Trump dans sa forme la plus pure : vendre un rêve identitaire, encaisser vite, et faire porter le risque aux acheteurs. La crypto Trump, les baskets dorées, les cartes à collectionner, les NFT. Ce n’est pas la première fois que la famille Trump adosse son nom à des projets douteux pour engranger des millions de dollars. Le Trump Phone n’est pas une anomalie, il n’est qu’un énième produit fabriqué par la machine commerciale Trump dont le business repose sur la monétisation de la loyauté de ses propres partisans.
- Trump Mobile a annoncé le T1, un smartphone doré “Made in USA” à 499 dollars, en juin 2025
- Environ 590 000 personnes auraient versé 100 dollars d’acompte, soit 59 millions de dollars collectés
- En avril 2026, les CGU ont été discrètement réécrites pour préciser que l’acompte ne garantit aucune livraison
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