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Les deepfakes existaient déjà au Moyen Âge : comment un faux document a trompé le pouvoir religieux pendant des siècles

Huit siècles avant que le Web et les réseaux sociaux ne soient inondés de deepfakes, un faux document impérial a suffi pour asseoir la domination de la papauté chrétienne sur ses territoires et légitimer son autorité face aux grands empires. Un séisme géopolitique qui fait figure de cas d’école en histoire médiévale, prouvant bien que l’avancée technologique n’est pas forcément un prérequis à la tromperie.

Le terme « deepfake » est né en 2017 sur Reddit, créé par un utilisateur éponyme qui utilisait des algorithmes de deep learning pour incruster des visages de célébrités dans des vidéos pornographiques. Le phénomène a littéralement explosé dans les années qui suivèrent, et il est aujourd’hui devenu impossible de parcourir un feed Instagram ou Facebook sans tomber sur des contenus falsifiés, et même entièrement générés par IA. Une technologie qui a largement contribué à leur démocratisation, au point qu’ils soient devenus un grave enjeu de sécurité pour les gouvernements ou les entreprises.

En réalité, l’art de produire des faux est aussi ancien que l’écriture elle-même : il existait déjà au IIIe millénaire avant notre ère en Mésopotamie, dans l’Égypte pharaonique ou durant l’Antiquité romaine et servait avant tout des objectifs politiques. Les historiens considèrent toutefois que la supercherie a atteint son apogée lors du haut Moyen Âge, avec la Donation de Constantin. Un faux décret impérial probablement rédigé par un clerc romain entre 750 et 850, qui a trompé papes, hommes d’église, empereurs et théologiens pendant près de sept siècles avant d’être démasqué. S’il n’avait pas existé, la papauté aurait eu beaucoup plus de mal à s’imposer comme une puissance politique de premier plan face aux ambitions des rois francs (Charlemagne et ses successeurs) ou des empereurs germaniques du Saint-Empire.

Une des plus grosses intox de l’Histoire

Le texte prétend que l’empereur Constantin Ier (272-337) premier souverain romain converti au christianisme, aurait cédé au pape Sylvestre Ier (pontificat de 314 à 335) l’autorité sur Rome, l’Italie et l’ensemble des provinces occidentales de l’Empire au début du IVᵉ siècle. Selon le récit des Actes de Sylvestre, une biographie légendaire du pape du Ve siècle, l’empereur fut frappé par la lèpre, mais aurait été guéri miraculeusement après son baptême par Sylvestre Ier. En guise de gratitude, il lui aurait transmis la souveraineté temporelle (l’autorité politique et territoriale, distincte du pouvoir spirituel) sur la moitié ouest du monde romain.

Sauf qu’un acte de cette portée aurait laissé des traces quelque part : dans les chroniques impériales, des correspondances diplomatiques, des actes juridiques, ou plus tard, dans d’autres sources historiographiques. Il est tout simplement impensable qu’un empereur romain cède littéralement la moitié de son territoire à un pape dans l’indifférence générale. Les archives du IVe siècle sont muettes : il n’existe aucun document officiel, favorable ou hostile à Constantin, qui n’en fasse mention, même de manière allusive.

La Donation de Constantin ne refait surface qu’au VIIIe siècle, soit quatre cents ans après les faits qu’elle prétend rapporter. En 778, le pape Adrien Ier (qui régna de 772 à 795) écrivit à Charlemagne (748-814) une lettre dans laquelle certains historiens ont repéré une allusion probable au texte, bien qu’il ne soit pas clairement nommé.

Presque trois cents ans s’écoulent avant qu’un pape ne la cite ouvertement : Léon IX, en 1054, en plein Grand Schisme (période de séparation entre les Églises de Rome et de Constantinople) afin d’affirmer la primauté de l’Église romaine sur sa rivale orientale.

À partir de là, une vaste supercherie s’est mise en branle pendant 700 ans : au moins dix papes s’en servirent pour asseoir leur contrôle territorial sur la péninsule italienne et contester les prétentions des empereurs byzantins. Son empreinte sur la vie politique européenne était telle que Dante, au XIVᵉ siècle, y vit la racine de tous les maux de l’Église. Un texte fondateur dans lequel il envoya le pape Nicolas III (l’un de ceux qui a profité de l’influence du document) dans le huitième cercle des Enfers de sa Divine Comédie, coupable d’avoir fait de la fonction pontificale un marchepied vers le pouvoir séculier.

Donation De Constantin
Une fresque représentant la Donation de Constantin, ici représenté en train de ployer le genou devant le pape Sylvestre Ier pour lui faire une offrande. © Anonyme médiéval (Rome, 1247) / Wikimedia Commons (Domaine public)

Un effet papillon sanglant

Ce n’est que pendant la Renaissance, en 1433 exactement, que les premiers doutes sur l’authenticité du document émergèrent publiquement, prononcés par le cardinal Nicolas de Cuse. Il fallut attendre sept années supplémentaires, en 1440, pour qu’un certain Lorenzo Valla, prêtre et humaniste italien, pousse l’enquête à son terme.

Polémiste notoire, il publia Discours sur la fausseté de la prétendue Donation de Constantin, un essai fondé sur une analyse philologique (étude d’une langue) du latin employé dans le document. Il démontra que le document était criblé d’anachronismes, notamment des termes qui n’existaient pas encore au IVᵉ siècle, prouvant ainsi qu’il avait été rédigé plusieurs siècles auparavant.

Les retombées de la diffusion de la Donation furent terribles : grâce à ce faux texte, la papauté a revendiqué sa souveraineté territoriale sur la péninsule italienne en s’en servant comme socle juridique pour fonder les États pontificaux. Des territoires souverains, parfois obtenus par la force, où les papes eurent les pleins pouvoirs jusqu’en 1870 (année de l’unification italienne). Elle a été brandie pendant la Querelle des Investitures, violent conflit entre Rome et les empereurs du Saint-Empire au sujet de la nomination des évêques, et fut une redoutable arme de propagande durant les guerres opposant les Guelfes et les Gibelins (deux factions italiennes rivales du XIIe au XVe siècle), qui ont ensanglanté la péninsule pendant plus de 300 ans. Le Vatican, aujourd’hui dernier vestige des États pontificaux, doit, en partie, son existence à ce vulgaire faux, vieux de douze siècles. Si l’on devait noter un deepfake à l’ampleur de ses conséquences, la Donation de Constantin obtiendrait sans aucun doute un 20/20 (ou un 0/20, selon le point de vue), tant elle surpasse, à elle seule, l’ensemble de la désinformation que nous avons subie durant la période contemporaine.

  • Un faux document médiéval, la Donation de Constantin, a légitimé le pouvoir de la papauté pendant près de sept siècles.
  • Rédigé entre le VIIIe et le IXe siècle, il a permis à l’Église de s’imposer face aux empires de l’époque.
  • Sa découverte comme falsification a eu des répercussions majeures sur la politique européenne et la souveraineté territoriale du Vatican.

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