En 1929, la femme de lettres anglaise Virginia Woolf publia A Room of One’s Own (Une chambre à soi, en français), un essai considéré comme l’un des piliers du féminisme originel en Occident. Elle démontrait, pensée ô combien subversive pour l’époque, qu’une femme, pour écrire, avait besoin d’un revenu et d’un espace à elle. Deux luxes qui lui étaient alors refusés par la société patriarcale de l’entre-deux guerres. Un sujet qui fut évidemment jugé « futile » ou « ingrat » par les milieux conservateurs, qui ne fut consacré que bien plus tard, dans les années 1970.
Il semblerait qu’Une chambre à soi, malgré un siècle de lutte pour faire progresser le droit des femmes continue de poser problème et nécessiterait une autorisation supplémentaire pour perdurer dans le temps : celle de l’algorithme de Meta. En effet, le Teatre Raval, une salle de 193 places récemment rouverte à Barcelone, a vu ses publications promotionnelles pour une adaptation scénique du texte bloquées sur Instagram et Facebook. Un rejet que Meta a justifié en expliquant que « toute mention des droits civiques, du féminisme ou de la réforme sociale est généralement classée comme “sujet social” par [son] système automatique ». Bannie par les bien-pensants d’hier, censurée par l’une des entreprises tech les moins morales du monde, l’œuvre de Woolf effraie-t-elle toujours autant les étroits d’esprit ?
Le féminisme : persona non grata des espaces publicitaires de Meta
Clara Sanchis, actrice, musicienne espagnole et productrice du spectacle, qui interprète en solo le texte sur scène, semble quelque peu abasourdie par cette décision. « Nous ne savons pas si la publicité a été rejetée à cause du nom de Virginia Woolf, à cause du mot féminisme, ou des deux à la fois », a-t-elle confié au quotidien La Vanguardia. « C’est une façon d’effacer de la carte des avancées qui ont mis des siècles à se concrétiser. » Le théâtre, de son côté, a publié un communiqué dans lequel il dénonce « l‘injustice et la violation de [ses] droits ».
Meta a eu l’outrecuidance de conseiller au théâtre de supprimer les « mots-clés » liés à l’activisme social pour que la campagne publicitaire passe le filtre de modération, évidemment sans préciser lesquels posaient problème.
En réalité, c’est peu étonnant puisque l’entreprise de Zuckerberg, depuis octobre 2025, fait mine de ne plus vouloir se mouiller. C’est à ce moment-là qu’entra en vigueur, une mesure générale appliquée à ses plateformes, leur interdisant toute publicité « politique, électorale ou liée à des sujets sociaux » dans l’Union européenne, en invoquant les exigences « impraticables » du règlement européen sur la transparence de la publicité politique (TTPA). Une réglementation conçue pour encadrer les campagnes électorales qui se retrouve appliquée, par des algorithmes à moitié aveugles, à une pièce de théâtre adaptée d’un monument de la littérature.
Le fric avant l’éthique
L’affaire n’est finalement que la suite logique de cette posture insupportable, qui se veut puritaine et neutre, alors que Meta est perchée au summum de l’hypocrisie. En janvier 2025, Meta a assoupli ses politiques de modération des contenus haineux à l’échelle mondiale et mis fin à son programme de vérification des contenus par des tiers aux États-Unis. Depuis, une cinquantaine d’organisations liées aux droits reproductifs, aux communautés LGBTQ+ et à la santé sexuelle affirment avoir vu leurs comptes restreints ou supprimés sur Facebook, Instagram et WhatsApp.
L’ADL (Anti-Defamation League) publia un rapport en 2026, baptisé How Meta’s Content Moderation Practices Risk Turning Instagram into a Hub for Hate. L’ONG américaine y affirmait, entre autres, : « Les choix de Meta en matière de modération de contenus risquent de transformer Instagram en un carrefour de la haine et de l’antisémitisme, mettant en danger les communautés dans le monde réel […] L’absence d’une application ferme des règles et de protections contre les discours extrémistes et antisémites met en péril la sécurité physique des personnes : elle vient renforcer les rangs des mouvements extrémistes, propager la propagande terroriste étrangère et financer des activités extrémistes. »
Rappelons également que Meta a refusé, au mois d’août, de supprimer les appels à la violence sur Facebook de Jake Lang, activiste de l’extrême droite américaine et ancien émeutier du Capitole, suivi par quelques 274 000 personnes. Qu’elle laisse également proliférer les contenus pédo-criminels générés par IA sans hausser le ton : 332 publicités contenant des images pédocriminelles ont été diffusées sur ses plateformes, atteignant plus de 29 000 utilisateurs rien que dans l’Union européenne, selon un rapport publié en septembre 2026 par l’organisation américaine à but non lucratif Tech Transparency Project (TTP). Voilà sa véritable colonne vertébrale idéologique : castrer la culture pour ne pas risquer une amende sur la publicité, mais préférer laisser tranquillement goutter la pisse sombre du Web… tant qu’elle génère de l’audience et du pognon.
- Meta bloque la promotion d’une pièce de théâtre sur le féminisme, invoquant la classification automatique des sujets sociaux.
- Des artistes et le théâtre dénoncent une censure injustifiée, soulignant les contradictions dans la modération des contenus.
- L’entreprise fait face à des accusations d’hypocrisie en matière de lutte contre les discours de haine tout en restreignant les voix féministes.
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