Salvador Dalí (1904-1989) est l’un des plus célèbres peintres du siècle passé, et certainement le visage le plus sulfureux du mouvement surréaliste. Dans sa manière de vivre, lui aussi était assez surréaliste, et il revendiquait ouvertement l’excentricité comme une partie de son œuvre, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Il a donné une conférence à Londres en scaphandre de plongée en 1936 ; traîné avec lui Babou, son ocelot domestique, partout où il allait, débarqué à la Sorbonne en 1955 dans une splendide Rolls-Royce bourrée de 500 kilos de choux-fleurs et exposait ses obsessions les plus intimes de manière crue et burlesque. Et ce ne sont là que quelques exemples de ses provocations, destinées à maintenir son nom au sommet.
Il jouait le saltimbanque en public car il avait compris que le scandale lui faisait une excellente publicitéé, mais il était avant tout un travailleur acharné, fasciné par la Renaissance italienne, la géométrie de la composition et les mathématiques. Il affirmait trouver l’inspiration artistique et ses visions lorsqu’il était plongé dans son sommeil. En 1948, il publia un traité de technique picturale baptisé 50 secretos mágicos para pintar où il décrivit l’une de ses techniques : « le sommeil à la clé » : assis dans un fauteuil, une lourde clé entre les doigts au-dessus d’une assiette posée au sol, il s’assoupissait jusqu’à ce que le fracas du métal le réveille. Il était convaincu que, grâce à ces quelques secondes d’abandon, son cerveau produisait ses meilleures intuitions artistiques.
Des chercheuses de l’Institut du Cerveau, installé au sein de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, se sont penchées sur cette méthode pour le moins peu conventionnelle. En 2021, elles ont publié une étude dans la revue Science Advances, pour vérifier si la courte phase d’endormissement vantée par le peintre catalan facilitait l’apparition d’une idée soudaine face à un problème.
Fermer l’œil pour y voir plus clair
Delphine Oudiette et Célia Lacaux, chercheuses en neurosciences cognitives, ont ainsi soumis 103 volontaires à un exercice de logique qui comportait un petit piège. Elles les ont placés face à une suite de huit chiffres composée uniquement de 1, de 4 et de 9, qu’il fallait « réduire » pas à pas : on compare les deux premiers chiffres, on en tire un résultat (deux chiffres identiques donnent ce même chiffre, deux chiffres différents donnent le troisième), puis on confronte ce résultat au chiffre suivant, et ainsi de suite jusqu’à la réponse finale.
En réalité, il était possible de passer outre la consigne de départ en s’épargnant la quasi-totalité du calcul, puisque le deuxième chiffre obtenu dans la séquence de comparaison était systématiquement identique au dernier. Les participants n’ont pas été mis au courant de ce petit raccourci ; les quelques-uns qui l’ont repéré ont forcément résolu le problème bien plus rapidement, permettant aux chercheuses d’identifier les volontaires qui avaient eu le déclic. Seize d’entre eux l’ont d’ailleurs trouvé dès la phase d’entraînement et ont été écartés de la suite de l’expérience.
Après soixante essais pour se familiariser avec la tâche, chacun avait droit à vingt minutes de pause, à demi allongé, les yeux clos, dans une pièce plongée dans le noir, une petite bouteille en plastique dans la main droite et des électrodes sur le crâne pour suivre son activité cérébrale en temps réel.
Sur l’ensemble des volontaires restants, vingt-quatre se sont assoupis juste assez pour atteindre le stade N1 (sommeil lent léger), sans aller plus loin : les quelques secondes ou minutes où l’on n’est déjà plus vraiment éveillé sans dormir pour de bon. Ils n’y ont passé qu’une minute environ en moyenne. La bouteille ne tombait pas toujours au moment idéal, mais chaque fois qu’elle échappait des doigts d’un participant, elle le tirait de sa torpeur.
De retour devant leurs suites de chiffres piégées, 83 % d’entre eux ont découvert le raccourci, contre 30 % chez ceux qui n’avaient pas réussi à s’endormir. « Nous avons été assez stupéfaits par l’ampleur des résultats », reconnaissait Delphine Oudiette.

La méthode Dalí : ça passe au boulot ?
Bon, si vous êtes en panne d’idées au bureau, n’envisagez pas non plus d’aller vous endormir dans un coin avec votre trousseau de clés à la main. Les résultats observés lors de cette étude relèvent du corrélationnel et Delphine Oudiette admet qu’il faudra d’autres travaux pour comprendre le lien entre le stade N1 et la créativité.
La technique suppose, en outre, de s’endormir rapidement sans sombrer trop loin, un « talent » maîtrisé par certains champions des micro-siestes, capables de piquer du nez cinq minutes entre deux rendez-vous et de repartir frais comme des gardons, mais qui reste assez compliqué à acquérir. Rien ne prouve non plus qu’elle fonctionnerait aussi bien sur un vrai casse-tête professionnel inextricable que sur l’exercice de l’étude. À la rigueur, entraînez-vous à domicile : au moins, personne ne prendra de photo de vous, bouche ouverte et filet de bave aux lèvres, pour la faire circuler sur le groupe WhatsApp de vos collègues.
- Une étude révèle que la courte phase d’endormissement, inspirée par Salvador Dalí, peut améliorer la créativité.
- Des chercheurs ont observé que 83 % des participants ayant somnolé ont trouvé une solution à un problème logique, contre 30 % pour les autres.
- La méthode nécessite un apprentissage pour s’endormir rapidement sans sombrer dans un sommeil profond, et des recherches supplémentaires sont nécessaires pour confirmer son efficacité.
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