À l’occasion du 40e anniversaire de son premier vol dans l’espace, Jean-Loup Chrétien est revenu sur sa carrière au cours d’un échange avec Presse-citron. D’abord pilote de chasse, il rejoint le CNES (centre national des études spatiales) pour devenir le tout premier astronaute français.
Né en 1938 à La Rochelle, Jean-Loup Chrétien intègre l’armée de l’air en 1961. Près de 20 ans plus tard, en 1979, sa vie prend un tournant historique. Comme Neil Armstrong et d’autres aviateurs avant lui, il troque sa tenue militaire pour un scaphandre d’astronaute.
Selon les souhaits du président Valéry Giscard d’Estaing, qui veut voir un français dans l’espace, Jean-Loup Chrétien est sélectionné avec Patrick Baudry par le CNES pour rejoindre la cité des étoiles, le centre de formation des cosmonautes.
Après deux ans de tumultueux travaux entre le CNES et Roscosmos, la mission aura bien lieu. Cette dernière se déroulera le 24 juin 1982. Les astronautes passeront une semaine dans l’espace, à bord d’un Soyouz T-6 amarré à la station orbitale Saliout 7. 40 ans après, le souvenir de ce premier vol est toujours ancré dans la mémoire de Jean-Loup Chrétien.
Presse-citron : La veille de votre décollage pour l’espace, le 23 juin 1982, à quoi pensiez-vous ?
Jean-Loup Chrétien : J’ai eu 2 ans pour me préparer et réfléchir à ce moment. J’ai mijoté, imaginé tous les scénarios dans ma tête des dizaines de fois. La veille, je pensais évidemment au décollage, mais avec beaucoup de sérénité. J’étais très confiant. J’étais bien sûr conscient des risques, notamment au départ et au retour, qui sont les deux phases les plus dangereuses, mais malgré tout on est très confiant en tant qu’astronaute. On a des statistiques avec nous qui montrent que les systèmes fonctionnent. Donc on regarde nos affaires dans la chambre une dernière fois, et on part.

Presse-citron : En 1988 vous repartez dans l’espace, toujours avec une fusée Soyouz. Vous allez passer un mois dans la station Mir. Quels souvenirs gardez-vous d’une telle mission ?
Jean-Loup Chrétien : Ce deuxième vol est évidemment différent, car beaucoup plus long. J’ai aussi eu la chance de réaliser une sortie dans l’espace, qui a été le point d’orgue de ma mission. Pour le reste du vol, c’était assez semblable. Le départ et le retour étaient identiques ou presque. J’étais à nouveau dans une fusée Soyouz que je commençais à connaître. La grande différence aura été la durée de la mission. Passer un mois dans l’espace n’a rien à voir avec y passer une semaine.
Presse-citron : Au cours de cette mission, vous réalisez donc une sortie extravéhiculaire, vous êtes alors le premier européen à la faire. Comment s’y prépare-t-on ?
Jean-Loup Chrétien : C’est évidemment beaucoup d’entraînement. On répète environ 10 fois le temps de sortie dans des piscines. Cela permet de s’habituer à l’apesanteur mais aussi de connaître les moindres gestes que l’on a à faire. Pour ma part j’ai dû passer 60 à 70 heures dans la piscine pour maîtriser ma sortie. On apprend à connaître le scaphandre, ressentir ses effets, son encombrement et toutes les petites autres choses qu’il y a à savoir. Finalement dans l’espace on ne découvre que l’apesanteur, mais c’est une sensation qui est très proche de ce que l’on a en piscine avec les forces de l’eau.
Presse-citron : Près de 10 ans après, vous allez voler une troisième fois. Mais avec une navette américaine Atlantis cette fois. À quel point est-ce différent de ce que vous avez connu avec le Soyouz ?
Jean-Loup Chrétien : Il y a évidemment des différences, mais cela ne touche qu’une partie du vol. Le décollage est le même, le confort est le même. On est allongé sur son siège et on subit les choses. C’est au retour qu’il y a vraiment de grandes différences. Dans une navette comme Atlantis, on est installé dans un cockpit d’avion de ligne, une sorte de 747 de l’espace. Cela permet d’avoir une vue sur la Terre à travers le pare-brise, chose que l’on a pas avec le Soyouz. C’est vraiment plaisant de se sentir descendre de la sorte.
Pour la mission en elle-même, on n’a pas beaucoup plus de place. Dans mon cas j’avais un petit module rattaché à la navette pour faire des expériences. Ce n’était pas plus grand que celui du Soyouz. La navette a vraiment le gros avantage d’avoir le sentiment de redescendre sur les ailes d’un avion. Pour le reste, c’est très similaire.

Presse-citron : Vous avez travaillé avec le CNES jusqu’en 1998 avant de rejoindre la NASA. Comment s’est passée la collaboration avec l’agence française pendant près de 20 ans ?
Jean-Loup Chrétien : Le CNES a été pour moi une porte d’entrée vers l’espace. C’est une agence qui m’a permis de découvrir le monde du spatial, avec une très bonne administration. Ce fût une formidable expérience qui s’est terminée en 1998, parce que le ministre de l’époque, Monsieur Allègre ne voulait pas de vols habités et encore moins d’astronautes. Il m’avait prévenu lors de mon départ pour Houston en 1997 de ma mise en retraite à mes 60 ans, le 20 août 1998.
Évidemment je ne voulais pas arrêter si tôt, donc j’ai contacté le patron de la NASA, qui était un très bon ami (Daniel S. Goldin), et il m’a dit que si la France ne voulait plus de moi, je pouvais signer à la NASA et devenir astronaute américain. Donc j’ai changé d’écusson à la fin des années 90, en 99 exactement.
Presse-citron : Aujourd’hui 10 Français ont été dans l’espace, dont Thomas Pesquet. Beaucoup de personnes le voient déjà aller sur la Lune. Est-ce possible selon vous ?
Jean-Loup Chrétien : Je ne suis pas au fait des décisions de l’ESA et de la NASA donc je ne peux pas vraiment me prononcer. C’est un choix très compliqué, et je leur laisse ce travail. Ce qui est sûr c’est qu’il y aura des Européens sur la Lune. C’est une très belle récompense pour notre contribution dans ce projet. Après savoir qui va partir je ne préfère pas me prononcer.

Presse-citron : 50 ans après la fin des missions Apollo, la NASA ambitionne de retourner sur la Lune. Une bonne nouvelle pour vous l’astronaute ?
Jean-Loup Chrétien : Une très bonne nouvelle en effet. 50 ans après Apollo cela arrive enfin et on reprend le flambeau de l’exploration au-delà de l’orbite basse en repartant sur la Lune. Mais cela ne veut pas dire que ce sera plus simple pour autant. Le côté “exploit” d’une telle mission est toujours là. On ne part pas vers la Lune les mains dans les poches. Il y aura forcément beaucoup de travail en amont avec la fusée SLS, qui est très différente d’une Falcon 9 par exemple, qui nous amène aujourd’hui vers l’ISS ou en orbite, donc c’est un retour vers des systèmes complexes que nous avons maîtrisés par le passé et qu’il faut moderniser.
Il y a vraiment beaucoup de modifications à apporter par rapport à Apollo. Une telle mission sera complexe, mais elle va rester gravée dans l’histoire de l’exploration spatiale par l’Homme.
Presse-citron : Depuis votre premier vol il y a 40 ans, le paysage spatial a beaucoup changé avec l’arrivée de nouvelles entreprises comme SpaceX ou Blue Origin. Avez-vous ressenti ce changement ces dernières années ?
Jean-Loup Chrétien : Oui et je pense que c’est une très bonne chose. Cela permet à nos congénères de penser qu’ils pourraient faire un jour la même chose que nous. À chaque fois qu’une porte s’ouvre vers le grand public, il répond présent. Cela montre bien qu’il y a un réel intérêt, il ne reste plus qu’à le stimuler.
C’est d’ailleurs quelque chose qu’a très bien fait notre collègue Thomas (Pesquet), qui a su communiquer, intéresser, éduquer les gens à l’espace et les laisser s’imaginer dans un vêtement spatial. Sur ce point il a entièrement raison, il ne faut pas faire de nous des exceptions. Nous le sommes oui, mais car l’espace coûte encore très cher, il faut que le grand public comprenne qu’il aura, un jour, la chance d’aller lui aussi dans l’espace.
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