Le secteur de l’aviation civile représente à lui seul 2,5 % des émissions de CO2 au niveau mondial et contribue, tous facteurs pris en compte, à hauteur de 5 % du réchauffement climatique. Une part colossale qui le classe parmi les « mauvais élèves » de l’écologie, mais les industriels ne sont plus sourds aux critiques et nombre d’entre eux, à l’instar des constructeurs automobiles dans les années 1960-1970, cherchent, eux aussi, leur « révolution propre ». Les initiatives fleurissent et se sont concentrées ces dernières années : projets d’avions futuristes financés par la NASA, émergence d’acteurs sérieux comme Boom Supersonic ou H2Fly, percée de la Nouvelle-Zélande dont les cieux sont déjà sillonnés par des avions électriques…
Des avancées incontestables, mais qui restent moins pertinentes que le bon vieux kérosène dès qu’il s’agit de vols long-courriers : aucun autre mode de propulsion ne peut le battre sur ce terrain. C’est sur ce dernier que l’Asie a décidé de poser ses premiers pions, en industrialisant à marche forcée la manufacture de carburant durable (Sustainable Aviation Fuels ou SAF) pour arracher à l’Europe le leadership de la décarbonation aérienne.
Singapour : le nouveau hub mondial de l’« or vert »
C’est dans le district de Tuas, à l’ouest de Singapour que se dresse la plus grande raffinerie de SAF au monde. Un sigle désignant, dans ce contexte, les carburants produits à partir de matières premières non fossiles. Opérée par le géant finlandais Neste, elle a été construite en 2010 mais a profité d’un financement de 1,9 milliard de dollars en 2019 pour produire des quantités gargantuesques de SAF à partir de 2023. Synthétisé à partir de déchets organiques (huiles de friture usagées ou des graisses animales), il servira à la propulsion d’avions de lignes. L’hydrogène ou l’électrique à Tuas ? Ce n’est pas dans le cahier des charges.
Aujourd’hui, l’usine produit déjà un million de tonnes de SAF par an. Si la majeure partie est actuellement exportée vers l’Europe et l’Australie, ses vannes pourraient bientôt se refermer au profit d’une consommation plus locale. Pour Mario Mifsud, cadre chez Neste, l’Asie est désormais la « prochaine grande frontière » du secteur.
Au mois de novembre dernier, la cité-État a décidé d’imposer une nouvelle règle : à partir de cette année, 1 % du carburant utilisé dans ses aéroports de Changi et Seletar devra impérativement être du SAF. En fixant cette obligation légale, Singapour crée ainsi une demande garantie : les compagnies aériennes n’ont plus le choix, elles doivent acheter du SAF pour continuer à faire voler leurs aéronefs.
Comme le SAF est, pour le moment, un produit de luxe (il coûte jusqu’à cinq fois plus cher que le kérosène), sans cette réglementation, aucune compagnie aérienne ne prendrait le risque financier d’en remplir ses réservoirs de son propre chef. Grâce à ce quota, Singapour a fait naître artificiellement un marché qui n’existait pas.
Pour les industriels comme Neste, c’est le meilleur des feux verts. Cette loi leur offre la garantie absolue qu’ils auront des acheteurs, quoi qu’il arrive. C’est cette certitude réglementaire, et elle seule, qui permet de justifier auprès des banques et des actionnaires les investissements pharaoniques indispensables à la montée en puissance de cette filière naissante.
Pour Mario Mifsud, ce n’est que le premier pas : « L’objectif de 1 % ne semble pas être un défi titanesque, mais cela va lancer la machine […] Les pays voisins vont observer et emboîter le pas », explique-t-il. À l’horizon 2030, ce taux sera porté à 5 % pour répondre aux exigences de l’OACI (Organisation de l’aviation civile internationale).
Un effet domino déjà visible
Le choix de Singapour a déjà provoqué un appel d’air industriel dans toute la zone APAC (Pays et territoires de la zone Asie-Pacifique) : les pays veulent s’aligner pour ne pas voir leurs hubs aéroportuaires déclassés par la concurrence. La Thaïlande, par exemple, est en train de faire évoluer ses propres normes nationales pour transformer ses excédents agricoles en biocarburants de pointe. Plutôt que de brûler ses déchets de canne à sucre ou de riz, le pays compte les raffiner pour produire les composants chimiques nécessaires au SAF. La Corée du Sud place la barre encore plus haut : elle prévoit d’imposer un mélange de SAF allant de 7 % à 10 % d’ici 2035 sur tous ses vols internationaux.
Puisque l’aviation électrique reste, à ce stade, une chimère pour les vols longs, l’Asie s’empare de la seule solution viable à grande échelle : l’or vert. Une barrière dressée face à l’Europe, pourtant pionnière avec sa directive ReFuelEU (incorporation de 2 % de SAF dès 2025, avant de grimper à 6 % en 2030 et 70 % en 2050), qui lui procurera un énorme avantage compétitif grâce à ses faibles coûts de collecte de biomasse et sa puissance de raffinage. Une avance logistique qui lui garantira, au long terme, que même les avions de Boeing ou d’Airbus devront un jour décoller avec du carburant raffiné sur place.
Si le continent parvient à dominer un jour le secteur, il devra néanmoins s’assurer de la transparence de ses approvisionnements en déchets pour sécuriser la production de SAF. Des dérives peuvent très vite survenir : huile de palme vierge frauduleusement blanchie et déclarée comme de l’huile de cuisson usagée pour gonfler les volumes, détournement de graisses animales destinées à l’alimentation, utilisation de résidus de bois issus de déforestation illégale… Cette ruée vers l’or vert devra absolument être accompagnée d’un système de traçabilité infaillible, sous peine de perdre le sceau de l’OACI, indispensable pour opérer sur les lignes internationales. Quoiqu’il en soit, l’Asie a pris ses quartiers dans le secteur du biocarburant pour rattraper l’Occident ; la première bataille est donc gagnée.
- L’Asie, avec Singapour en tête, se positionne pour dominer le marché des carburants d’aviation durables (SAF) en réponse aux critiques environnementales.
- La raffinerie de SAF à Singapour, la plus grande au monde, impose un quota de 1 % de SAF dans ses aéroports pour stimuler la demande.
- D’autres pays asiatiques, comme la Thaïlande et la Corée du Sud, s’alignent sur cette initiative pour ne pas être dépassés par la concurrence et garantir leur place dans le secteur.
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