Les États-Unis devaient franchir une étape décisive avec Artemis II : renvoyer des astronautes autour de la Lune pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle. Mais une fois de plus, le calendrier a dérapé. Et une fois de plus, c’est la fusée au cœur du programme Artemis qui est en cause : le Space Launch System (SLS). Le lanceur, haut de 98 mètres, était censé incarner la fiabilité et la puissance retrouvée de la NASA ; il illustre surtout ses fragilités structurelles.
En 2011, les premières estimations tablaient sur environ 18 milliards de dollars de dépenses dans le développement du SLS jusqu’aux premières opérations. Onze ans plus tard, pour le seul développement du premier vol, la facture atteignait déjà 23,8 milliards – sans inclure la capsule Orion ni les infrastructures au sol.
À ce niveau, on ne parle plus d’un simple dépassement budgétaire, c’est un véritable gouffre financier. La situation est telle que la NASA a organisé, ce vendredi 27 février, une conférence de presse afin de réorganiser une bonne partie du programme Artemis. Objectif : faire davantage appel au secteur privé et revoir le rôle du SLS.

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Un lanceur conçu avec les technologies d’hier
Le Space Launch System a été pensé dans l’ombre de la navette spatiale, dont il reprend des éléments clés : les propulseurs à poudre et les moteurs RS-25 conçus dans les années 1970-1980. Sur le papier, recycler l’existant semblait logique. En pratique, c’est un héritage lourd.
La navette était présentée comme « réutilisable ». En réalité, chaque vol imposait des mois d’inspections, de démontages et de remplacements de pièces. Le coût par kilo envoyé en orbite était devenu exorbitant. Le SLS conserve cette logique : ses boosters finissent dans l’océan après usage, nécessitant une récupération coûteuse, tandis que ses moteurs cryogéniques restent complexes et chers à produire. On est loin d’une révolution industrielle.
Surtout, cette architecture bloque toute baisse de coûts. Les premières versions du SLS reposent encore sur des stocks de pièces issues de la navette, chaque exemplaire étant assemblé presque artisanalement. En conséquence, on estime chaque lancement à plus de 2 milliards de dollars, sans perspective claire d’amélioration rapide.

Pas de réutilisation possible
C’est sans doute le point le plus difficile à défendre : le Space Launch System est totalement consommable. Chaque lancement détruit l’essentiel du lanceur. Dans le même temps, SpaceX fait revoler les premiers étages de sa Falcon 9 plus de vingt fois, divisant drastiquement les coûts d’accès à l’orbite. Et avec Starship, l’objectif affiché est encore plus ambitieux : réutilisation massive, cadence élevée, production en série. Avec New Glenn, Blue Origin propose aussi une solution bien plus viable financièrement.
Le contraste est brutal. Depuis son premier vol avec Artemis I en 2022, le SLS n’a toujours pas enchaîné. Artemis II est repoussé, tandis qu’Artemis III et IV dépendront d’un rythme estimé à un tir tous les un à deux ans. Or, le programme Artemis ne vise pas une simple démonstration symbolique : il ambitionne d’installer une présence durable autour et à la surface de la Lune. Cela suppose des lancements fréquents, la livraison de modules et le déploiement d’équipements.

Le programme Artemis dépend du SLS
Le programme Artemis repose entièrement sur le Space Launch System pour envoyer la capsule Orion vers la Lune. Sans SLS, pas d’Orion. Et sans Orion, aucun astronaute américain ne quitte l’orbite terrestre dans le cadre d’Artemis.
Ce verrouillage tient à des choix techniques faits dès le départ. Orion a été dimensionnée pour exploiter la capacité massive du SLS. Résultat, aucun lanceur commercial existant ne peut aujourd’hui la propulser vers la Lune sans modifications lourdes et longues procédures de certification. Il n’existe donc pas de solution de secours prête à l’emploi.
En conséquence, chaque retard, chaque incident technique, chaque tension sur la chaîne d’approvisionnement bloque l’ensemble du programme habité. Les nombreux reports d’Artemis I l’ont prouvé, et la mission Artemis II prenait malheureusement le même chemin. Mais lors de la conférence de presse organisée ce 27 février, la NASA a laissé entendre que des projets seront entrepris pour faire potentiellement voler Orion avec un autre lanceur. À voir comment ces efforts se cristallisent par la suite.

Un programme industriel… Et politique
Le SLS est issu d’un compromis politique soigneusement construit. Sa production est répartie entre de nombreux États américains : Boeing assemble l’étage principal en Alabama, Northrop Grumman fabrique les boosters solides dans l’Utah et en Louisiane, tandis que les moteurs et l’assemblage final mobilisent la Floride, le Mississippi et d’autres sites stratégiques.
Ce maillage industriel soutient des dizaines de milliers d’emplois et irrigue des circonscriptions clés au Congrès. Résultat : les budgets continuent d’être votés malgré les dépassements. Le programme est devenu politiquement intouchable, et fige la NASA dans une architecture lourde et peu flexible.

Enfin un changement de cap ?
L’entrepreneur Jared Isaacman, à la tête de l’agence spatiale depuis novembre, possède un profil qui tranche avec celui des administrateurs plus institutionnels
S’il soutient officiellement le programme Artemis, il pousse en parallèle pour accélérer les délais et moderniser l’approche industrielle. Selon des documents ayant circulé en interne, son projet officieux, baptisé « Athena », viserait à simplifier la bureaucratie, ouvrir davantage les contrats à la concurrence et préparer des technologies de rupture, comme la propulsion nucléaire pour des bases lunaires durables et des missions martiennes. Sous on impulsion, la NASA vient d’ailleurs de modifier en profondeur plusieurs points du programme.
Pour l’instant, aucune annulation n’est à l’ordre du jour. Au contraire, la NASA promet désormais d’augmenter fortement la cadence et d’enchaîner les missions lunaires chaque année. Un pari ambitieux qui devra rapidement se traduire dans les faits si l’agence veut installer durablement des astronautes sur la Lune.
- Le nouveau report d’Artemis II relance les critiques contre le Space Launch System, pilier coûteux et peu flexible du programme lunaire américain.
- Hérité de la navette spatiale, non réutilisable et dépendant d’un montage politique complexe, le SLS impose une cadence lente incompatible avec l’ambition d’une présence durable sur la Lune.
- Face aux lanceurs commerciaux plus agiles, son modèle apparaît de plus en plus fragilisé.
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