La demande en puissance de calcul liée à l’intelligence artificielle arrive aujourd’hui à un niveau complètement absurde : les infrastructures terrestres qui la soutiennent, les data centers, ne parviennent plus à l’encaisser. À l’échelle mondiale, ils consomment des centaines de TWh et pompent goulûment nos réserves d’eau. Les géants de l’IA en sont parfaitement conscients et depuis peu, une idée a émergé dans le secteur : pourquoi ne pas les envoyer en orbite terrestre ? SpaceX prévoit déjà de déployer ses propres satellites de calcul orbital dès 2028 et la jeune pousse Starcloud a déjà envoyé une puce NVIDIA H100 dans l’espace en novembre 2025, sur laquelle a tourné une version de Gemini, le modèle d’IA de Google.
L’entreprise s’est d’ailleurs récemment heurtée à de vives controverses en raison de l’implantation d’un data center en Finlande, et également en France, où elle souhaite en bâtir un à Étrechet. Malgré son hégémonie, la firme de Sundar Pichai sait qu’elle ne pourra pas indéfiniment ignorer l’embolie foncière et énergétique ; elle aussi, a son plan pour continuer à gagner en puissance de calcul hors de la Terre. Officiellement baptisé Project Suncatcher, ce projet est destiné à envoyer ses centres de calcul en orbite, là où l’énergie solaire est quasiment illimitée et où il n’y a pas de voisins pour s’en plaindre.

Des puces sur mesure à l’épreuve du vide spatial : un casse-tête technique
Le 1er octobre, un satellite prototype a été mis en orbite par une fusée de SpaceX, développé en partenariat avec Planet, une entreprise spécialisée dans l’imagerie satellitaire. Il embarque des puces TPU (Tensor Processing Unit), les processeurs spécialisés que Google conçoit pour ses propres modèles d’IA. « Le Soleil produit la quasi-totalité de l’énergie de notre Système solaire. Toutes les autres sources d’énergie que l’humanité a exploitées n’en représentent qu’une fraction infime d’un pour cent », explique Travis Beals, directeur du projet. « En un sens, ce projet consiste à exploiter le meilleur moyen d’utiliser l’énergie solaire pour faire tourner du calcul d’IA. »
La mission de ce prototype doit durer un an, le temps de vérifier que les puces TPU supportent les conditions orbitales sans dysfonctionner. Dans un post sur son blog officiel, l’entreprise explique : « Le refroidissement des centres de données orbitaux constitue un défi de recherche crucial. Les TPU génèrent une quantité massive de chaleur sur une surface très réduite, qu’il est impératif de dissiper sous peine d’endommager ou de surchauffer les puces. Or, dans l’espace, il n’y a aucun flux d’air. Dans le vide, la chaleur ne peut se dissiper que par rayonnement via des radiateurs, ce qui exige une approche du refroidissement électronique radicalement différente. »
Beals précise que ces radiateurs figurent parmi les composants les plus lourds du satellite ; un facteur qu’on peut déjà considérer comme un point faible du programme puisque le poids est l’ennemi juré des lancements spatiaux : le moindre kilogramme supplémentaire fait grimper le coût de mise en orbite. L’objectif du Project Suncatcher étant de réduire le coût de calcul et non de le décupler, sa viabilité économique n’est donc pas encore garantie.
Brandon Lucia, professeur d’ingénierie électrique et d’informatique à l’Université Carnegie Mellon, note un autre écueil : « Dans un satellite, consommer plus de puissance pour les calculs signifie évacuer plus de chaleur dans l’environnement confiné de l’engin. »
La chaleur n’est que la partie émergée de l’iceberg des contraintes, puisqu’il y a aussi la question de la maintenance. Lorsqu’une puce tombe en panne dans un centre de données terrestre, un technicien la remplace en quelques minutes ; en orbite, à plusieurs centaines de kilomètres d’altitude, qui sera envoyé ? « Tous ces problèmes voient leur coût et leur complexité multipliés par un facteur 10, peut-être 100. Il faut donc que le bénéfice soit considérable », avertit Lucia.
L’empreinte carbone du projet devra, elle aussi, être soigneusement étudiée : les centres de données orbitaux fonctionneraient certes à l’énergie solaire, mais les fusées qui les y acheminent, elles, brûlent du kérosène.
Un modèle économique hors-sol ?
Des obstacles, qui, pour le moment, n’ont pas empêché Google de planifier la suite du projet. À terme, l’entreprise envisage de déployer des constellations de satellites reliés entre eux et à la Terre par laser, chacun embarquant plusieurs dizaines de puces TPU. Deux satellites supplémentaires seront lancés l’année prochaine pour tester cette technique de communication inter-orbitale.
Beals reste toutefois lucide quant à l’intérêt financier du Project Suncatcher : « Je ne pense pas que ce sera moins cher [que les centres de données terrestres] dans les cinq prochaines années. Je pense que cela prendra plus longtemps que ça. » Il exclut par ailleurs que les data centers orbitaux puissent un jour remplacer les terrestres. « Sur le très long terme, peut-être que l’éventail des tâches exécutées en orbite s’élargira jusqu’à ce que la majeure partie de la puissance de calcul s’y concentre. Mais je pense que pendant encore longtemps, les deux modèles vont coexister. » Il concède que l’ensemble du projet ressemble, pour l’instant à un « pari insensé » (« a moonshoot, pour reprendre ses termes) dont Google elle-même ne saurait assurer qu’il sera un jour rentable.
- Google a lancé le Project Suncatcher pour envoyer des data centers en orbite, visant à exploiter l’énergie solaire pour l’IA.
- Un satellite prototype a été mis en orbite pour tester des puces TPU dans des conditions spatiales, mais des défis techniques subsistent.
- Malgré des ambitions, la viabilité économique et l’impact environnemental du projet restent incertains.
📍 Pour ne manquer aucune actualité de Presse-citron, suivez-nous sur Google Actualités et WhatsApp.
